Jacques Maritain et Emmanuel Mounier sont deux philosophes de référence pour les milieux chrétiens et même au-delà. Leur réflexion, à la fois différente et complémentaire, apporte des idées novatrices dans de nombreux domaines de la philosophie. Dans ce texte, nous allons explorer la définition de la liberté chez l’un et l’autre, puis l’application de cette dernière en philosophie politique et sociale.
Maritain ou le fondement métaphysique de la liberté
Pour Maritain, à la suite de saint Thomas d’Aquin, l’être humain est doté d’un libre arbitre :
« Loin d’être une simple fonction de l’intelligence, par laquelle celle-ci réaliserait les idées qui en vertu de leur seul objet apparaîtraient comme les meilleures, la volonté est une énergie spirituelle originale et de capacité infinie, qui dans l’ordre des options pratiques a la maîtrise de l’intelligence et de ses jugements, et fait apparaître comme étant hic et nunc le meilleur pour le sujet cela même qu’elle veut. Ce qui fait le mystère propre du libre arbitre, c’est que, tout en ayant essentiellement besoin des spécifications intelligibles, l’exercice de la volonté y a le primat sur celles-ci, et les tient elles-mêmes sous son indétermination active et dominatrice, parce que seul il peut leur donner efficacité existentielle1. »
Ce libre arbitre n’est pas fait pour tourner sans fin sur lui-même, en une jouissance perpétuelle et individualiste, mais pour aboutir à la réalisation d’actes réellement et proprement humains. Maritain parle de manière évocatrice de « conquête de la liberté ». La liberté est une véritable aventure, une épopée qui engage tout l’être humain :
« Et en chacun de nous la personnalité et la liberté d’indépendance grandissent ensemble. Car l’homme est un être en mouvement ; s’il n’acquiert pas, il n’a rien et il perd ce qu’il avait ; il lui faut conquérir son être. Toute l’histoire de son malheur et de sa grandeur est l’histoire de son effort pour conquérir, avec sa propre personnalité, la liberté d’indépendance. Il est appelé à la conquête de la liberté2. »
Cette conquête qui inclut un dynamisme foncier doit aboutir à une liberté terminale que Maritain nomme liberté d’autonomie de la personne :
« Voilà donc une autre liberté, une liberté que nous devons chèrement gagner : liberté terminale. Par quel mot la désigner ? Nous pouvons dire que c’est une liberté d’exultation, et, en un sens paulinien, non kantien, une liberté d’autonomie. […] Nous prétendons donc que la liberté de choix, la liberté au sens de libre arbitre n’est pas sa fin à elle-même. Elle est ordonnée à la conquête de la liberté d’autonomie et d’exultation ; et c’est dans cette conquête exigée par les postulations essentielles de la personnalité humaine, que consiste le dynamisme de la liberté3 »
Il est possible de dire que selon Maritain, tout individu, membre d’une espèce, ne devient une personne que par la conquête progressive de sa liberté. Les libertaires les plus élevés sont les saints. En eux se réalise la parfaite autonomie associée à l’éternelle exultation. Comme on le verra, dans la troisième partie, ces considérations ont de profondes implications politiques et sociales.
Mounier ou une approche plus phénoménologique de la liberté
Emmanuel Mounier adhère à cette vision de l’homme de Jacques Maritain. Il en est très proche. Mais le fondateur de la revue Esprit et des groupes Esprit dirige davantage sa pensée vers une philosophie du concret. D’autres penseurs interviennent dans son corpus philosophique : Péguy, Bergson, Scheler, Landsberg.
Pour Mounier, la liberté est adossée à la personne ; elle n’a d’intérêt que pour la personne :
« La liberté est affirmation de la personne, se vit, ne se voit pas. ‘Il n’y a’, dans le monde objectif, que des choses données et des situations révolues. Aussi, faute d’y pouvoir loger la liberté, l’y cherche-t-on sous forme de négation : une absence de cause, une lacune dans le déterminisme. Mais qu’ai-je à faire d’un manque ?4 »
Notre liberté est une « liberté sous conditions ». La liberté absolue, sans limite de Sartre est un mythe :
« Il est vrai cependant que la liberté est source vive d’être, et qu’un acte n’est un acte d’homme que s’il transfigure les données les plus rebelles dans la magie de cette spontanéité. En ce sens et en ce sens seulement, l’homme est tout entier et toujours libre intérieurement quand il le veut. Telle est la liberté qui reste au déporté au moment même où il semble enfermé dans la servitude et l’humiliation. En ce sens, on peut dire que les libertés concrètes ne sont pas indispensables à l’exercice de la liberté spirituelle qui manifeste ainsi, dans les moments de grandeur, sa transcendance à ses conditions de fait.
Cependant, la liberté de l’homme est la liberté d’une personne, et de cette personne, ainsi constituée et située en elle-même, dans le monde et devant les valeurs.
Ceci implique qu’elle est en règle commune étroitement conditionnée et limitée par notre situation concrète. Être libre, c’est au premier temps accepter cette condition pour y prendre appui. Tout n’est pas possible, tout n’est pas possible à tout moment. Ces limites, quand elles ne sont pas trop serrées, sont une force. La liberté ne progresse, comme le corps, que par l’obstacle, le choix, le sacrifice.5 »
Les objectifs recherchés par Mounier se nomment « liberté de choix » et plus fortement « liberté d’adhésion ». Le choix suppose de l’abandon, du négatif. Et là, Mounier rejoint Maritain :
« Cependant, une sorte de myopie philosophique a détourné sur l’acte de choix le centre de gravité de la liberté, qui est dans la libération consécutive au choix heureux.6 »
L’homme libre, pour Mounier, est l’homme qui adhère, qui s’investit, qui s’invente, qui s’engage. Bien avant l’existentialisme, les personnalistes – sous l’influence de Paul-Louis Landsberg – font de l’engagement la nécessité de l’acte libre :
« Nous ne nous engageons jamais que dans des combats discutables sur des causes imparfaites. Refuser pour autant l’engagement, c’est refuser la condition humaine.7 »
Maritain et Mounier contre le libéralisme économique du capitalisme
Maritain pense que le capitalisme – et en son cœur le libéralisme économique – repose sur deux erreurs fondamentales : la finalité de l’utile et la fécondité de l’argent. Dans un tel régime, le bien commun est abandonné, ou plutôt méconnu, au profit du rendement individuel qui se transforme vite en rendement individualiste. Et surtout, le profit écrase tout. L’argent n’est pas un moyen utilisé pour être investi dans le bien commun, mais une finalité : c’est cela la fécondité de l’argent :
« Au lieu d’être tenu pour un simple aliment servant à l’équipement et au ravitaillement matériels d’un organisme vivant qui est l’entreprise de production, c’est l’argent qui est tenu pour l’organisme vivant, et l’entreprise avec ses activités humaines pour l’aliment et l’instrument de celui-ci : en telle sorte que les bénéfices ne sont plus le fruit normal de l’entreprise alimentée par l’argent, mais le fruit normal de l’argent alimenté par l’entreprise. Renversement des valeurs dont la première conséquence est de faire passer les droits du dividende avant ceux du salaire, et de placer toute l’économie sous la régulation suprême des lois et de la fluidité du signe argent, primant la chose biens utiles à l’homme.8 »
Mounier, comme Maritain, n’a pas de mots assez durs pour critiquer le système capitaliste et son représentant premier – le bourgeois :
« Le capitalisme ne tombe pas seulement sous un jugement technique (Marx) ni seulement sous un jugement moral (une épuration suffirait alors), mais à la fois sous l’un et sous l’autre. […] De quelque côté qu’on se tourne dans l’univers du capitalisme moderne, on ne voit, hors de solutions techniques éparses, qu’erreur et corruption. Ce sont ces principes radicaux que nous estimons ici utile de dénoncer. Rien n’est fait, pensons-nous, tant qu’une critique du capitalisme les laisse intacts.
Nous relèverons d’abord, sous-jacents à tout le système, le principe métaphysique de l’optimisme libéral ; laissées à elles-mêmes, les libertés humaines, pense-t-on, établissent spontanément l’harmonie. L’expérience a montré au contraire que la liberté sans discipline laisse le champ aux déterminismes du mal, où les plus forts dépossèdent et oppriment les plus faibles.
À la suite nous pouvons aligner trois principes (si l’on peut dire) de morale sociale.
Primat de la production. – Ce n’est pas l’économie qui y est au service de l’homme, c’est l’homme qui y est au service de l’économie. […]
Primat de l’argent. – Ce n’est pas l’argent qui est au service de l’économie et du travail, c’est l’économie et le travail qui sont au service de l’argent. […]
Primat du profit. – Par suite le profit d’argent est le mobile dominant de la vie économique.9 »
Les deux philosophes dénoncent la fécondité de l’argent, l’usure, installée au cœur du comportement bourgeois. Dans le numéro 6 d’Esprit, Maritain publie une « Lettre sur le monde bourgeois », adressée du Canada où il fait des conférences, dans laquelle il reprend ses griefs sur cette société qui, à ses yeux, dégrade les masses au profit de l’enrichissement d’un petit nombre.
Maritain et Mounier souhaitent l’avènement d’une civilisation fondée sur la personne – l’être humain respecté dans toutes ses dimensions – qui pour se réaliser pleinement a besoin de la communauté. Cet idéal historique concret doit aussi promouvoir une société profane – distinguant les choses de Dieu et celles de César – et pluraliste. Maritain au Roseau d’Or et Mounier dans Esprit tenteront de réaliser ce rassemblement d’hommes venus d’horizons divers autour d’un même objectif.
1 Jacques Maritain, Principes d’une politique humaniste, « La conquête de la liberté », New York, Éditions de la Maison Française, 1944, in OC (Œuvres Complètes), VIII, p. 187.
2 Ibid., p. 190.
3 Jacques Maritain, Du régime temporel et de la liberté, « Une philosophie de la liberté », Desclée de Brouwer, 1933, in OC., vol. V, p. 348 et 349.
4 Emmanuel Mounier, Le Personnalisme, Presses Universitaires de France, collection « Que sais-je ? », 1949, in Œuvres, tome III, 1944-1950, p. 477.
5 Ibid., p. 480-481.
6 Ibid., p. 483.
7 Ibid,, p. 504.
8 Jacques Maritain, Du régime temporel et de la liberté, Desclée de Brouwer, 1932, in OC., vol. V, p. 432.
9 Emmanuel Mounier, Révolution personnaliste et communautaire, « VI. Anticapitalisme », Paris, Éditions Montaigne, collection « Esprit », 1935 in Œuvres de Mounier I, Paris, Éditions du Seuil, 1961, p. 270-271.
Sylvain Guéna
Docteur en lettres, codirecteur des Cahiers Jacques Maritain et membre de l’Association des amis d’Emmanuel Mounier