Le libéralisme ? Économique ou politique ? Français ou anglo-saxon ? Les confusions sont multiples, qui font du mot une arme rhétorique. Nous parlerons plutôt des libéraux, au pluriel, et d’un esprit libéral, plus que d’une idéologie. En deux mots, précisons d’emblée que libéralisme politique et libéralisme économique ne sont pas exclusifs l’un de l’autre : ils peuvent se soutenir et se réguler mutuellement. On le voit déjà chez un Benjamin Constant. Libéralisme politique et libéralisme économique procèdent tous deux d’un même socle, philosophique et moral, qui place la liberté individuelle en valeur première. Précisons aussi – et c’est l’une des confusions les plus fréquentes – que le mot libéral n’a pas le même sens en France qu’aux États-Unis. Le liberalism, depuis les années 1900 et surtout 1930, est proche du socialisme. Aux États-Unis, un libéral soutient l’intervention massive de l’État dans l’économie et dans la redistribution des richesses, il rejoint la thèse marxiste du caractère illusoire des libertés politiques quand les inégalités économiques sont trop fortes. Raymond Aron insiste sur la nécessité de mettre en italiques le mot libéral lorsqu’on l’emploie au sens américain. Historiquement, en Europe, le libéralisme s’est d’abord construit et affirmé sur le mode de la critique : la critique de l’organisation des pouvoirs politiques et religieux de l’Ancien régime.
Les libéraux contre l’arbitraire des pouvoirs
L’esprit libéral se veut, tout à la fois, défiant, critique, libre et ouvert. Dans le même temps, il conçoit l’existence de hiérarchies, pourvu qu’elles ne soient pas arbitraires et oppressives. Aussi les libéraux prennent-ils soin de distinguer les notions de hiérarchie et de domination. Dans ses Essais sur l’individualisme1, Louis Dumont remarquait que l’aversion profonde que les sociétés démocratiques et libérales nourrissent contre les hiérarchies vient de ce qu’ils la confondent avec la domination. De manière générale, la pensée libérale rejette tout ce qui manifeste un abus de pouvoir, tout ce qui dépasse la mesure.
S’il fallait définir d’une formule le cœur du principe libéral, on devrait mettre l’accent sur l’idée de modération. Qu’importe la nature du maître, pourvu que cette domination soit modérée. Cette règle libérale s’applique également au maître de soi-même : l’individu.
Lorsqu’ils s’affirment démocrates, les libéraux précisent souvent qu’ils se méfient néanmoins de la passion de l’égalité. Sur ce point précis, la filiation entre un Tocqueville et un Friedrich A. Hayek est manifeste. Le souci de l’égalité s’accompagne d’une vigilance envers la pente égalitariste. La volonté de doser les notions d’égalité et de liberté se retrouve jusque chez John Rawls, qui ne cherche pas à établir un quelconque primat absolu de l’égalité, mais bien à justifier le maintien de certaines hiérarchies. Penser la démocratie libérale oblige à penser la place des hiérarchies, ainsi que la nature des liens sociaux, dont on ne peut plus dire qu’ils vont de soi comme aux temps de l’aristocratie ; Nicolas Tenzer écrit ainsi :
Il faut peut-être rappeler que la société démocratique ne peut plus être un univers réglé de places et de fonctions prédéfinies, comme dans un univers aristotélicien. Nous ne vivons plus dans un monde où, en connaissant la nature de chacun, on pourrait définir sa fonction sociale.2
Il y a une certaine ironie à précéder cette remarque d’un « Il faut peut-être rappeler » qui souligne que nos sociétés démocratiques et libérales peuvent, souvent, oublier leurs propres fondements. La société moderne ne s’ordonne plus selon des hiérarchies fixes, où les hommes se trouvent naturellement à leur place. Ni la naissance, ni même les talents d’un individu ne permettent de deviner à coup sûr quelle fonction il sera amené à exercer dans la société. Dans les sociétés modernes, la formule aristotélicienne « à chacun selon son mérite3 » n’est plus une vérité. De la même manière, le « à chacun selon ses besoins4 » de Karl Marx résonne sur le mode de l’optatif. La démocratie ne promet pas que chacun recevra ce qui lui revient, puisque rien ne revient automatiquement à personne, sinon les droits essentiels que constituent la liberté et l’égalité. La démocratie libérale proclamerait ainsi plutôt qu’il revient à chacun selon sa chance, avec toute l’ambiguïté que la notion de chance implique. Que signifie l’égalité des chances, sinon une forme d’égalité des rêves ? Mais l’on peut sans doute considérer que le concept de liberté tient précisément du rêve. C’est en cela qu’il touche si vivement l’imagination. L’esprit libéral se caractérise par une certaine propension au rêve, mais à un rêve relativement réalisable, contenu dans les limites de la raison humaine.
Libéralisme et neutralité : quelle finalité ?
La pensée libérale se fonde délibérément sur l’idée d’incertitude et érige le doute en valeur féconde. Le libéralisme privilégie le juste par rapport au bien, à l’inverse du républicanisme5. Aussi la pensée libérale s’attache-t-elle à déterminer un ensemble de règles, de procédures, un cadre neutre qui représente, bel et bien, une valeur en tant que telle. Le libéralisme se caractériserait, pour ainsi dire, par la passion de la neutralité et de la modération. Mais la neutralité traduit-elle toujours, chez les libéraux, un choix en faveur de la liberté ? Précisément, la neutralité la plus grande consiste sans doute à ne pas limiter les possibilités du choix. Aussi la construction d’un espace libéral neutre apparaît-elle comme une manière de conditionner sensiblement le choix, de l’infléchir dans un sens conforme aux principes du libéralisme. Or, si l’on admet que le principe le plus essentiel du libéralisme est l’incertitude, l’acceptation d’un monde où les fins ne sont plus incontestables, il serait inutile de vouloir préparer, ménager un terrain propice au choix qui, pour être libre, doit également pouvoir conduire à l’erreur. La pensée libérale, pour demeurer cohérente, doit ainsi accepter les mauvais choix, risqués ou dangereux. Le philosophe Jean-Fabien Spitz, spécialiste du républicanisme, décrit les traits caractéristiques du libéralisme comme l’ambivalence qu’ils suscitent chez ses contempteurs, en soulignant notamment la manière dont la pensée libérale s’affranchit de la question des fins :
Il y a un aspect positif dans cette instrumentalisation de la raison, à la fois parce qu’elle est le vecteur d’un affranchissement progressif de l’humanité par rapport aux besoins de la subsistance et parce que, ne raisonnant plus sur les fins, nous échappons nécessairement aux tentations totalitaires qu’induit nécessairement la certitude de détenir la vérité sur ce que doit être l’existence de l’homme pour être conforme à la raison.
Mais, à l’inverse, nous sommes inquiets de voir que, dans cette transformation de la raison en simple instrument de calcul, certaines questions sont traitées sur un mode purement utilitaire alors qu’elles devraient être justiciables de critères éthiques.6
Les libéraux ne peuvent plus prétendre détenir une vérité absolue. La tentative de François Guizot pour établir une aristocratie de la vérité, qui se distingue à la fois de l’Ancien Régime, jugé inique, et de la démocratie, échoue, faute d’un véritable point d’ancrage. Guizot ne parvient pas à définir avec exactitude le contenu de la Raison qui doit seule détenir la souveraineté. Dans toute entreprise pour formuler la vérité absolue sur ce que doivent être les fins humaines, on trouve ainsi un désir de domination, qui ressortit à la logique totalitaire. Jean-Fabien Spitz remarque que l’incertitude propre aux sociétés libérales peut être appréhendée comme quelque chose d’angoissant, les individus se trouvant dans l’obligation de définir eux-mêmes le sens de leur existence. Dès lors, les questions éthiques tendent, selon Spitz, à disparaître, les hommes se concentrant davantage sur les moyens, les aspects purement utilitaires, techniques. Le questionnement éthique risquerait ainsi de perdre de son acuité, au moment même où il se révèle le plus nécessaire.
Si la remarque de Jean-Fabien Spitz stigmatise bien une dérive possible des sociétés démocratiques et libérales, l’évacuation des interrogations éthiques n’est pas une conséquence automatique de l’évolution libérale. L’éthique n’est ni une science, ni une technique, ni un système de règles institutionnelles comme le droit ou la déontologie. C’est l’affirmation qu’un travail sur les valeurs est nécessaire et possible. À la fois réflexion et action, l’éthique implique d’effectuer un choix rationnel. Le fait qu’il n’existe plus de critères moraux absolument impérieux n’empêche pas les individus des sociétés libérales de s’interroger sur les questions d’ordre éthique. L’évolution des techniques pose à l’homme une question déterminante : « Quelle humanité voulons-nous être ? Quelle conception de l’être humain avons-nous ? ». Autrement dit : « En quoi croyons-nous ? ».
L’esprit libéral et le goût de la liberté
Monique Canto-Sperber insiste sur la plasticité des idées libérales, qui n’appartiennent pas en propre à tel courant précis, mais qui demandent à être constamment précisées et réinterprétées :
Les diverses inflexions « socialisantes » (…) ne correspondent ni à une adultération ni à un dévoiement des idées libérales. Elles exploitent plutôt la plasticité qui est propre à ces idées.7
Ainsi, ces idées seraient libérales dans la mesure même où elles sont flexibles. On peut dire que l’esprit libéral correspond au refus de tout pouvoir arbitraire, de toute forme de domination. D’une certaine manière, il s’agit d’une attitude critique, toute d’opposition. C’est la fameuse sentence de Carl Schmitt8 contre le libéralisme, qui serait selon lui une pensée de l’impuissance. Néanmoins, les libéraux, dans leur grande majorité, ne professent pas un programme d’action strictement antinomique de celui qu’ils rejettent. Un Tocqueville s’interrogeant sur l’énigme démocratique ne propose pas, purement et simplement, le contraire de l’ancien ordre aristocratique. Bien plutôt, il invite à penser les nouveaux fondements de la société à partir de l’idée de liberté.
Les libéraux les plus soucieux de combiner la liberté et l’égalité élaborent leur réflexion comme dans un creuset, formulant des hypothèses sans cesse révisables. La pensée libérale, pour préserver sa singularité et faire montre d’un élitisme éclairé, si l’on peut dire, devrait ainsi s’opposer fermement à tous les abus de pouvoir tout en demeurant ouverte aux autres théories du pouvoir, aux conceptions les plus diverses.
Confiance placée dans l’éducation, sens critique, position de neutralité permettant d’accueillir les points de vue divergents, combat contre la domination politique, tels sont les principaux traits de ce que peut être l’esprit libéral.
1 Louis Dumont, Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne, Seuil, 1983.
2 Nicolas Tenzer (avec Monique Canto-Sperber), Faut-il sauver le libéralisme ?, Paris, Grasset, 2006, p. 122.
3 Aristote (-384, -322 av. J. C.), Éthique à Nicomaque, Paris, Vrin, trad. J. Tricot, 1979.
4 Karl Marx, Le Capital (das Kapital, 1867), Paris, Librairie du Progrès, trad. de J. M. Roy, 1890.
5 Olivia Leboyer, « Républicanisme et libéralisme – points de rencontre », Le Philosophoire, n°39, 2013/1.
6 Jean-Fabien Spitz, La liberté politique, Essai de généalogie conceptuelle, P.U.F., 1995, chap. I « La formation du paradigme libéral », p. 67.
7 Monique Canto-Sperber, Faut-il sauver le libéralisme ?, op.cit., p. 26.
8 Carl Schmitt, Der Begriff des Politischen, 1932, La notion du politique – Théorie du partisan, Calmann-Lévy, 1963.
Olivia Leboyer
octeur en science politique, enseignante à Sciences Po, responsable des études du Mouvement Démocrate, rédactrice en chef de France Forum (autrice de Élite et Libéralisme, CNRS Éditions, 2012)