Professeur des universités, Blandine Chelini-Pont enseigne l’histoire contemporaine et les relations internationales à Aix-Marseille Université. Ses recherches portent sur les rapports entre droits positifs et religions, l’influence des religions dans les relations internationales et les rapports entre religions et politique en France et aux États-Unis. Membre du comité de rédaction de France Forum, elle participe à la dynamique de cette revue issue de la tradition démocrate et personnaliste.
Dans cet entretien avec le Cercle Agénor, elle analyse le rapport singulier à la liberté et au libéralisme du président américain Donald Trump et de la nébuleuse intellectuelle qui l’entoure.
Cercle Agénor : Que pense Donald Trump de la liberté ?
Blandine Chelini-Pont : Je dirais qu’il pense en libertarien, comme M. Jourdain fait de la prose sans le savoir. La liberté libertarienne américaine n’est pas exactement celle des Lumières, ni non plus son opposé historique, le libertarisme anarchiste, mais bien une idéologie et philosophie politique développée aux États-Unis autour d’un groupe de théories qui donnent une priorité stricte à la liberté et aux droits naturels, mettant l’accent sur la liberté de choix, l’individualisme et l’association volontaire, prônant un scepticisme radical de l’État et magnifiant aussi le rôle de l’entrepreneur comme le chevalier des temps modernes.
Deux personnalités brillantes ont contribué à en consolider la veine après la Seconde Guerre mondiale :
- Murray Rothbard, promoteur de l’anarcho-capitalisme, qui s’inspire en partie des économistes fondateurs du néo-libéralisme (Mises, Hayek) et qui cherche à revitaliser le libéralisme économique américain contre l’étatisme : il a écrit L’homme, l’économie et l’État (1962) et L’Éthique de la liberté (1982).
- Ayn Rand (née russe, émigrée en 1937 aux États-Unis) qui a écrit de nombreux essais sur la pensée libérale, la liberté, dont The Virtue of Selfishness, et surtout un roman, devenu un classique de la littérature jeunesse, Atlas Shruggled, publié en 1957 en pleine guerre froide et en plein débat sur le socialisme à l’œuvre dans le « Welfare State » américain. En 2011, une traduction française sort sous le titre La Grève. L’auteur y développe sa pensée ultra-critique de la démocratie sociale interventionniste en envisageant ce que deviendrait le monde si ceux qui le font avancer, les « hommes de l’esprit », décidaient de se retirer : en l’absence de ceux qui soutiennent le monde, les entrepreneurs (tel le légendaire titan grec Atlas), la société s’écroulerait.
Un universitaire français est spécialiste de la « pensée libertarienne » américaine, Sébastien Caré.
L’avantage des grandes idées libertariennes est de se vulgariser facilement en poncifs qui font mouche auprès de l’électorat américain. C’est le cas des libertés de se défendre (droit du port d’armes), de propriété (droit foncier très étendu), d’entreprendre (fierté de devenir milliardaire), d’expression totale (« le Congrès ne fera aucune loi […] restreignant la liberté de parole ou de la presse », premier Amendement, First Freedom), et de la lutte contre l’État profond, qui « vous pompe votre fric », vous surveille, vous manipule, vole votre vote.
Arrêtons-nous sur la liberté d’expression « totale ». Aux États Unis, il y a toujours eu une différence entre le free-speech à l’américaine et la liberté d’expression à l’européenne. Le free-speech est beaucoup moins encadré. Ainsi, il n’y a jamais eu d’interdiction de l’expression nazie ou antisémite ou raciste. Néanmoins, il y a toujours eu des lois fédérales et des tribunaux pour pénaliser l’expression qui se transforme en incitation à la haine, au meurtre et au renversement de la République ! La violence verbale est fortement prohibée, car cette intolérance peut inspirer le passage à l’acte. Même aux États-Unis, une loi fédérale interdit toute appartenance à un mouvement portant atteinte à la sécurité nationale, ou à des « activités subversives » comme l’islamisme radical/terrorisme. Elle interdit aussi le Parti communiste et l’entrée sur le territoire à des personnes appartenant à des partis communistes ou « totalitaires » (Internal Security Act de 1950). Cette loi fédérale est en pleine réactivation contre l’immigration chinoise.
Donc, quand les nouveaux libertariens maintenant au pouvoir surfent sur la fibre libertarienne de l’électorat lambda en déclamant qu’il y a une censure mentale imposée sur le pays par la gauche wokiste, par les démocrates et les médias des liberals, et que bientôt les Américains vont en être libérés, ils se moquent du monde.
Ils veulent seulement que toute l’expression de leur propre intolérance et incitation à la « haine » de l’autre ne soit pas entravée. Ceci donne un Elon Musk à l’extrémité de la chaîne qui fait la promotion d’un parti raciste en Allemagne en expliquant que seul l’AfD peut « sauver l’Allemagne » et qui fait un salut fasciste ou nazi au soir de l’investiture de Trump, au cas où on n’aurait pas compris sa pente idéologique.
En Europe, on encadre en amont les discours qui « sortent des clous ». Exprimer des idées racistes est condamné en amont. Mentir sciemment également. En droit français, la diffusion de fausses nouvelles est une infraction pénale (loi de 1881 sur la liberté de la presse). L’Assemblée nationale a voté, en décembre 2018, un texte contre « la manipulation de l’information », notamment en période d’élection présidentielle. Désormais, de nouvelles mesures ont été mises en place pour contrôler ces fausses informations, en particulier en période électorale. Elle impose aux plateformes numériques des obligations de transparence concernant les contenus sponsorisés, incluant l’identification des annonceurs et la divulgation des montants engagés. Elle prévoit également un dispositif de référé permettant au juge d’ordonner, dans des délais très courts, la cessation de la diffusion de fausses informations susceptibles de porter atteinte à la sincérité du scrutin.
L’annonce du patron de Facebook/Meta de ne plus « censurer », ni héberger les sites de « vérification des faits » (fact checking) a provoqué une sorte de panique dans le monde de la presse. Cependant, ces annonces concernaient le territoire américain. En Europe, Meta a des contrats d’hébergement avec des sites de fact checking qu’il ne va pas arrêter, pas plus qu’il n’échappera au contrôle de tout ce qui est prohibé par le droit de l’Union européenne en matière d’expression.
Cependant, Trump n’est pas un libertarien « pur », mais bien un conservateur. En effet, dans l’association politique des libertariens à la droite américaine ces dernières années, tout ce qui est « liberté de choisir » et qui est aussi à la base de ce que j’appellerai le bio-libéralisme (avortement, droits LGBTQ, procréation pour autrui, transhumanisme, suicide assisté) a trouvé une belle limite en réussissant à classer le « politiquement correct » woke en imposition antilibérale : donc le droit de choisir son orientation sexuelle, son sexe et son genre est expulsé de la panoplie libertaire. Ainsi, Trump peut en substance, d’un côté, dire « je libère la parole, totale liberté d’expression », et de l’autre « balle de match, la politique d’inclusion et le bien-être des transgenres, c’est terminé ».
CA : Au-delà de cette vision originale de la liberté, quelle est l’idéologie de Trump, telle qu’elle transparaît par exemple de son discours d’investiture de janvier 2025 ?
BCP : Trump apparait à la fois libertarien et religieux fondamentaliste. Libertarien, j’en ai parlé. Religieux fondamentaliste, c’est l’autre versant qui saute aux yeux, surtout quand on compare ce discours à celui de Joe Biden en 2021.
Le politiste Robert Bellah a décrit dans son article de 1967 devenu classique et très commenté les soubassements imaginaires de la religion civile des États-Unis, selon lui d’inspiration chrétienne. Il me semble que le président Joe Biden a repris les codes de cette religion civile, comme Barack Obama l’avait fait d’ailleurs dans ses propres discours d’investiture. En l’occurrence, dans ses discours de victoire puis celui de son investiture, Biden a immédiatement endossé le rôle de ‘grand prêtre national’, au cœur de cette religion civile. Il y a ajouté sa touche personnelle, à savoir sa spiritualité catholique.
Par exemple, le rappel du caractère précieux mais fragile de la démocratie américaine a été recouvert par Biden des bénédictions octroyées à la Nation indivisible : une Nation résiliente, forte, celle d’un peuple de bonnes personnes, qui sait se réparer et se reconstruire. La coloration théologique que Joe Biden a projetée dans ce discours n’a pas puisé dans l’imaginaire de la faute expiée ou de la brebis égarée, que le pasteur vigilant ramènerait au bercail. L’alors nouveau chef de l’État a plutôt utilisé la catholique expression de la souffrance endurée et de l’affliction, éprouvées et surmontées dans la guérison, expression qu’il puise de sa propre expérience de la douleur.
Il a aussi invoqué la force de la famille. Paraphrasant le psaume 30 – « Au soir arrivent les pleurs et au matin l’allégresse » – quand il évoque la joie du petit matin, Biden, habité par le deuil mais aussi par le souvenir vivant des siens disparus, a en fait administré à ses concitoyens une onction de guérison, ce sacrement catholique qui offre aux malades de corps et d’âme soulagement intérieur et rémission. Il a également appelé ses administrés à prier pour les morts de la pandémie, arrachés à leur famille humaine et membres de la grande famille des Américains. Il a rappelé le lien entre unité et vérité, désunion et mensonge, puis invoqué encore l’unité recouvrée, comme une guérison certaine. La Nation a enduré l’épreuve de sa désunion et elle va surmonter maladie et blessures, parce que la guérison-résurrection ne manque jamais d’advenir. C’est, pour moi, la figure du président thaumaturge, qu’a très maladroitement essayé de copier M. Trump dans sa passe d’armes avec Léon XIV en avril 2026, en générant cette image de synthèse qui a choqué tant de monde, où on le voit imposer ses mains sur un malade ou un blessé, dans une posture christique.
Voyons en comparaison le discours de Trump à sa deuxième investiture, de janvier 2025 : « Nos libertés et la glorieuse destinée de notre nation ne seront plus niées […]. Au cours des huit dernières années, j’ai été mis à l’épreuve et mis au défi plus que tout autre président en 250 ans d’histoire, et j’ai beaucoup appris en cours de route […]. Ceux qui souhaitent mettre un terme à notre cause ont tenté de me priver de ma liberté, voire de ma vie. Il y a quelques mois à peine, dans un magnifique champ de Pennsylvanie, une balle d’assassin m’a transpercé l’oreille. Mais j’ai senti à l’époque, et je le crois encore plus aujourd’hui, que ma vie a été sauvée pour une raison. J’ai été sauvé par Dieu pour que l’Amérique redevienne grande […]. Pour les citoyens américains, le 20 janvier 2025 est le jour de la libération […]. Nous n’oublierons pas notre pays. Nous n’oublierons pas notre Constitution et nous n’oublierons pas notre Dieu. Ce n’est pas possible. »
En mettant en avant sa mise à l’épreuve – il a failli perdre la liberté et la vie, il a été sauvé par Dieu : schéma rhétorique du born again – il endosse l’idée de la destinée providentielle de la nation américaine. Avec la suite du raisonnement – il a été miraculé pour une raison, pour que l’Amérique redevienne grande –, il utilise la théologie générale des fondamentalistes (littéraliste, prophétique, millénariste) qu’on retrouve chez les pentecôtistes, les évangéliques fondamentalistes, les sionistes chrétiens : Dieu agit dans l’histoire des nations, il choisit ses élus, voire le général de son armée céleste pour combattre le mal et accomplir les prophéties… Mix, pot-pourri des croyances manichéennes et à des années-lumière du fonctionnement de la démocratie libérale.
CA : Dans ce cas, peut-on vraiment parler d’idéologie ? Ce « pot-pourri » a-t-il une cohérence ? Peut-il survivre à l’exercice du pouvoir ? Ne fallait-il pas s’attendre à des tensions, à des contradictions ?
BCP : C’est « l’alliance de la carpe et du lapin », une alliance qui, pour l’instant, présente une façade unifiée et logique, entre des libertariens et des « identitaires ».
Pour les libertariens, croissance, profit, liberté d’expression, libre-choix, fin de « l’État profond » vont de pair. Il y a déjà une contradiction dans ce groupe quant aux géants de la Tech. Ils sont totalement favorisés par cet « État profond » si on considère la part que l’État fédéral place dans le soutien à ses entreprises de pointe et dépense également en commandes publiques – Elon Musk cherche à rafler l’entièreté du programme spatial civil Artemis de la NASA, budget annuel de 37 milliards de dollars !) – (sur ce sujet cf. l’ouvrage de Asma Mhalla Techno-politique).
Quant aux « MAGAnistes » (Make America Great Again), ces « identitaires » qui se reconnaissent dans l’idéal d’une Amérique composée de chrétiens patriotes qui en ont assez d’être dépouillés de leurs valeurs et de leurs libertés, ils ont appris à cibler comme ennemies les élites libérales de gauche, ouvertes au mondialisme, sans patrie, anti-américaines, hédonistes et qui imposent un modèle de vie « hors sol » pour la plupart des gens.
Les « Trumpistes » ont commencé à se déchirer autour de la question des visas H-1B, un des types de visas les plus utilisés pour attirer des travailleurs immigrés dits « qualifiés » et favoriser la fuite des cerveaux et des compétences (mathématique, informatique, technologique, en ingénierie) vers les États-Unis, visas dont les grands de la Tech américaine auraient un besoin vital. Elon Musk, qui a lui-même bénéficié de ce visa depuis son Afrique du Sud natale et son Canada d’adoption, a expliqué que les États-Unis avaient besoin d’ingénieurs que le pays était incapable de former (ce qui serait faux selon le National Center for Education Statistics). Les plus gros consommateurs de ce visa sont Amazon, Meta, Tesla, SpaceX, selon les statistiques du Département du Travail. Sur son réseau social, Musk a écrit : « allez-vous faire voir, je vais partir en guerre sur cette question, dont vous ne comprenez même pas l’importance », sous-entendu vous les « lourdauds » MAGA.
En face, Steve Bannon, ex-conseiller de Trump pendant son premier mandat (venu en Europe en 2019 fonder le « Mouvement » – pour mouvement populiste – visant à lier les anti-UE dans une internationale nationale-chrétienne-civilisationniste) a écrit sur le site War Room (des propos repris par le Washington Post du 13 janvier 2025 dans l’article « The Great MAGA schism on 2025 is only getting uglier ») que Musk était un « converti MAGA » qui, comme tous les convertis, devait s’assoir au fond et apprendre pendant des années et des années pour s’assurer qu’il comprenne le crédo, ses différentes nuances et comment les intégrer à sa vie. Bannon a écrit : « On ne monte pas à la cathèdre dès la première semaine pour faire la leçon aux gens sur la façon dont les choses vont se passer. Si vous faites cela, on va vous arracher la tête ».
À la suite de cette question des visas, Steve Bannon a déclaré au journal italien Corriere della Sera : « « Il [Musk] a subi une défaite majeure en Amérique sur les visas H-1B, il a tourné notre mouvement en dérision en le qualifiant de “raciste et de débile”. Il a perdu ». Il a aussi déclaré que Musk « (avait) la maturité d’un enfant » : « Il a essayé de changer de sujet, après avoir perdu sa crédibilité aux États-Unis. Autour de Trump, tout le monde en a marre de lui. » Dans cette interview, je cite, Bannon a conclu : « C’est un type foncièrement mauvais. J’ai fait de sa chute une affaire personnelle. Avant, il donnait de l’argent et je le tolérais. Ce n’est plus le cas. »
Donc, l’alliance entre les libertariens et les « identitaires » s’est effritée ensuite, pour plusieurs raisons du côté des libertariens de la Tech, malgré la « lutte » commune contre les woke (Elon Musk n’ayant pas digéré le changement de genre et de sexe de son fils en fille). Les libertariens sont free-choice aussi sur les questions sexuelles et bioéthiques (comme par exemple le tri commercial des « meilleurs » embryons pour les couples eugénistes), ils n’ont pas peur de la concurrence internationale… Ils ne sont pas isolationnistes et mangent à tous les râteliers pour leurs affaires, notamment le râtelier chinois, et bien sûr celui de l’État fédéral sous Trump.
CA : La conquête par Trump du Parti républicain et sa deuxième victoire présidentielle semblent indiquer une radicalisation du conservatisme politique américain autour d’une mise en cause inédite de la démocratie libérale. Quels en sont les ressorts plus profonds ? Auprès de D. Trump, le vice-président J. D. Vance est parfois présenté comme le relais d’intellectuels chrétiens, et spécialement catholiques, appelés « postlibéraux ». Qui sont-ils ? Comment ce courant s’inscrit-il dans la nébuleuse idéologique de Trump ?
BCP : Le conservatisme américain, né après la Seconde Guerre mondiale, a toujours été une synthèse d’éléments disparates, ou de tendances divergentes qui font l’effort de trouver un consensus pour avoir un poids politique.
Dans les années 1950, l’un des pères fondateurs du conservatisme américain, Russell Kirk, a inventé l’idée – c’est un catholique converti – que le système politique américain est fondé non pas sur la modernité mais sur la longue et grande tradition politique chrétienne. Ses partisans ont fait alliance avec les libertariens (fusionnistes) dans les années 1960 avant de se fracturer dans les années 1970. Les uns ont rejoint les néo-conservateurs (tendance laïque, de démocratie-classique et plutôt interventionnistes en relations internationales) et les autres, plus radicaux et plus religieux, ont réussi à construire l’alliance de la droite chrétienne, autour du rejet de la libération sexuelle, de l’avortement, et de l’Etat « neutre ». Les tenants de la droite chrétienne ont surtout cherché à consolider leurs bases théoriques. Dans ces processus, ce sont des penseurs catholiques qui ont été souvent à la manœuvre, laissant les évangéliques et les fondamentalistes être les acteurs de terrain.
Les conservateurs ne cessent d’évoluer dans leurs priorités. Dans les années 2000, ils sont devenus les défenseurs des États-Unis en tant qu’État chrétien, et ont adopté des thèses civilisationnistes du type « choc des civilisations », qui reprenaient de vieux concepts occidentalistes utilisés pendant la guerre froide (Occident = Chrétienté) persuadés de la responsabilité de l’Islam en général dans la violence. Ils ont inventé le concept de civilisation judéo-chrétienne pour justifier le soutien à Israël, rempart de l’Occident. Mais ils ont aussi cherché à récupérer le mouvement Tea Party, qu’on peut qualifier de libertarien d’un côté et de nativiste de l’autre.
Ainsi, dans les années 2010, s’est profilée une nouvelle synthèse que les chercheurs ont défini comme du Christianism ou du National-Christianism qui a favorisé la rhétorique MAGA.
Mais cette synthèse a encore bougé. Actuellement, on assiste à un mouvement « théorique », entièrement catholique dans ses têtes pensantes et ses essayistes à succès, qui se déclare « illibérale », anti-libérale et se veut même post-libérale.
Le post-libéralisme est une synthèse qui démarre après le livre de Patrick Deneen, professeur de science politique à l’université catholique Notre Dame (Indiana), intitulé Why Liberalism Failed et paru en 2018.
La nouvelle noria post-libérale se retrouve autour de quelques revues ou blogs en ligne, comme la revue The American Conservative, vieil organe paléo-conservateur fondé par Pat Buchanan en 2002, American Affairs fondée en 2017 par Gladden Pappin, American Compass fondée en 2020 par Oren Cass, Compact fondée en 2022 par Sohrab Ahmari, le blog Post-liberal Order, fondé la même année par Adrian Vermeule, Patrick Deneen et Chad Pecknold. Un webzine a été fondé en mars 2023 par les (très jeunes) William Benson et Michael Ippolito, The American Post-Liberal. Il se présente comme « le magazine du réalisme politique catholique ».
Edmund Waldstein, moine cistercien installé à l’abbaye autrichienne Stift Heiligenkreuz, ajoute une note intégraliste à ces théories. Animateur du blog Sancrucensis, principal éditorialiste du blog The Josias, il explicite ainsi sa motivation : « Nous rejetons la séparation libérale entre la politique et le souci de la finalité de la vie humaine. Nous soutenons que la règle politique doit ordonner l’homme à son but […]. Puisque l’homme a une fin temporelle et une fin éternelle, nous pensons qu’il doit être gouverné par deux pouvoirs : un pouvoir temporel et un pouvoir spirituel. »
Les « bien-communistes », les universitaires politistes, juristes et économistes du post-libéralisme américain, font plutôt référence à Thomas d’Aquin et Aristote, auxquels ils empruntent la théorie du bien commun comme objectif éthique du pouvoir. Trois auteurs se sont particulièrement fait connaître dans la promotion de ce « bien commun » perdu mais retrouvé par eux, Adrian Vermeule, Gladden Pappin et Patrick Deneen. Dans son livre, Regime Change. Toward a post-liberal future (2023), ce dernier dresse un parallèle de type marxiste sur les contradictions du capitalisme en expliquant que la crise morale de la société américaine démontre ce à quoi aboutit un régime libéral en stade terminal.
Tous ces penseurs veulent rétablir la morale publique et les valeurs chrétiennes comme fondement éthique de la démocratie américaine. Mais ils véhiculent aussi l’idée que le libéralisme, en tant que philosophie politique, s’est transformé en totalitarisme, en police de la pensée. On les retrouve en soutiens de Trump parce qu’il « combat » pour l’éthique chrétienne, contre les délires du wokisme et du libéralisme sexuel qui détruisent la société, la famille, vise les chrétiens, etc.
Il y a aussi des « essayistes paranoïaques », alliés avec des libertariens qui, quant à eux, n’ont absolument rien de chrétien mais qui font aussi (temporairement) une fixette sur les woke et les transgenres.
Tous apprécient Viktor Orbán, en tant que défenseur de la « démocratie chrétienne » selon leurs propres termes. Deux thuriféraires post-libéraux américains sont d’ailleurs partis vivre grassement en Hongrie, comme maîtres à penser et vitrine de la démocratie non libérale que prône Orban…
Cette nouvelle synthèse post-libérale joue sur les mots. « Post-libéral » est compris « naturellement » aux États-Unis comme « post-gauchisme woke ». Mais cela va beaucoup plus loin.
Quand cette expression est lancée par des penseurs catholiques, ce qui est le cas des universitaires cités précédemment, on entend ce qu’ils veulent dire. Ils se déclarent post-libéraux, expliquent que la démocratie libérale américaine a failli, qu’elle est un mauvais système, parce qu’elle repose sur la protection des libertés et non sur la recherche du bien commun. Leur argument me paraît pourtant spécieux et faux. L’intentionnalité des démocraties libérales, parmi tous les régimes contemporains, est bien d’être au plus près du bien commun – compris comme l’assurance de protéger la vie des citoyens et des sociétés dans leur ensemble.
Référons-nous au préambule de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne : « Consciente de son patrimoine spirituel et moral, l’Union se fonde sur les valeurs indivisibles et universelles de dignité humaine, de liberté, d’égalité et de solidarité ; elle repose sur le principe de la démocratie et le principe de l’État de droit. Elle place la personne au cœur de son action en instituant la citoyenneté de l’Union et en créant un espace de liberté, de sécurité et de justice. »
Il est parfaitement loisible dans ces sociétés de débattre des limites de la liberté. Ainsi, il est possible de dénoncer, au nom d’une conception « naturelle » des droits humains, ce que l’on considère sa dérive – d’avancer par exemple que la liberté/le droit de se marier et de fonder une famille ne peut qu’avoir un sens hétérosexuel et biologique. Qu’il y ait des concurrences au sein du débat démocratique sur l’étendue des libertés ne veut pas dire qu’on peut s’opposer politiquement et dans les urnes à leur évolution, en considérant qu’elles sortent des clous du bien commun.
On peut ajouter beaucoup de termes à l’étiquette « démocratie libérale » comme « démocratie libérale, sociale et de marché ». Mais si on retire à « démocratie », son étiquette de « libérale », pour la remplacer par autre chose et pour la définir en démocratie sociale, démocratie socialiste, démocratie chrétienne (à la manière de Viktor Orbán), à très court terme ces démocraties deviennent des régimes autoritaires, des démocratures.
La démocratie libérale, c’est, avec les droits et libertés comme fondements, toute l’accumulation des mécanismes de l’État de droit, particulièrement l’indépendance de la justice, la vérification de la constitutionnalité des lois et la limitation des pouvoirs de l’Exécutif, la régulation par le droit. Penser la démocratie comme le gouvernement pour l’intérêt du peuple et comme « l’effet de sa volonté », c’est absolument insuffisant et juste populiste.
CA : Vous parlez de Viktor Orbán. On sent bien, en effet, la porosité entre ces débats aux États-Unis et certains courants intellectuels et politiques en Europe, que l’on peut qualifier rapidement de populistes ou d’illibéraux, dont Orbán a été pendant deux décennies l’une des têtes d’affiche (jusqu’à sa défaite législative majeure en avril 2026). Comment analysez-vous la circulation de ces idées entre les deux rives de l’Atlantique ?
BCP : Je dirais qu’il y a plusieurs réseaux dont les influences se sont amplifiées. Ils se sont connectés par « ennemis communs ». J’ai particulièrement travaillé sur les lobbies de droite chrétienne, de deux sortes, mais qui se sont retrouvés en Europe pour soutenir et animer tout ce qui est anti-UE et pro-russe également (Cf. un article dans la revue Esprit sur le populisme chrétien comme phénomène transatlantique.)
Il y a d’abord les civilisationnistes–nationalistes « christianistes », liés aux nationalistes israéliens qui jouent sur la corde de la civilisation judéo-chrétienne, rempart occidentaliste des valeurs et de la foi chrétienne contre l’Islam, les immigrés musulmans et le globalisme. Ce réseau inclut la Russie et les promoteurs de la Russie comme rempart de la Chrétienté face à l’Occident libéral global. Un exemple de ce réseau est le mouvement « National Conservatism » dont le directeur Yoram Hazony est à la fois président du Herlz Institute de Jérusalem, une organisation dédiée à la défense du sionisme et à l’amitié judéo-chrétienne, et président de l’Edmund Burke Foundation, qui organise des meetings à Rome sur la grande époque Reagan-Jean-Paul II (2019) auxquels sont invitées des personnalités comme Marion Maréchal.
Un second réseau, très argenté, réunit les soldats de la réaction anti-gay, défenseurs de la famille traditionnelle et de la liberté des chrétiens (en situation de persécution) : le Word Congress of Families, le réseau Agenda Europe, le Howard Center for Family and Religion. L’objectif essentiel de ce dernier est de mettre par terre toute la législation des droits LGBTQ et l’autorisation du mariage civil homosexuel ; il finance des partis politiques comme Vox en Espagne. Ce réseau fait également circuler des propositions politiques « antilibérales » que je viens de vous décrire, pas seulement au niveau des droits individuels mais aussi au niveau systémique en prônant la fin de l’UE et le changement de régime (discours de J. D. Vance à la conférence de Munich 2025 et au meeting de campagne de Viktor Orbán d’avril 2026). Au final c’est un projet de ‘démocratie’ autoritaire et nationale. Mais la guerre en Ukraine, la corruption rampante en Hongrie, accompagnée d’une ingérence russe assumée et d’une véritable guerre numérique et communicationnelle de la Russie contre l’UE et les pays qui la composent, ont quand même fait un tort considérable à la crédibilité de ce second réseau. Et Orbán a perdu les élections.
CA : À titre plus personnel, en tant que citoyenne européenne attachée à la démocratie libérale, comment réagissez-vous au développement de ces mouvements ? BCP : Je prends conscience d’une chose : mon travail sur les rapports entre religion et politique remet toujours « l’Église au milieu du village ». La ressource religieuse n’est jamais très loin de l’inspiration politique en contexte américain mais aussi européen, sans parler d’ailleurs. Et elle peut aider à fabriquer, selon les contextes, des propositions politiques très variées, identitaires, autoritaires, démocratiques, monarchiques ou carrément totalitaires dans le cas contemporain d’États islamistes. Finalement, elle peut se transformer en prétention ou en solution pour pallier ou masquer les manques, les défauts des régimes politiques. Et nos démocraties libérales ne sont pas exemptes de défaut. Cette ressource religieuse peut aider à fabriquer des imaginaires, à justifier des postures impériales ou nationalistes, ou au contraire aider à fonder des principes universalistes dont la grammaire des droits humains et la préférence affichée pour un État de droit et le respect du droit international. Personnellement, c’est à cette veine-là que je me rattache, en considérant qu’elle participe de la démocratie libérale et qu’elle est capable de l’inspirer.
Pierre-André HERVÉ est cofondateur et Président du Cercle Agénor. Consultant indépendant spécialisé en gestion des risques internationaux (Moyen-Orient, en particulier), il rédige par ailleurs une thèse de doctorat à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE) sur l'histoire du confessionnalisme politique au Liban. Diplômé de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne (géographie, 2010) et de SciencesPo (sécurité internationale, 2013), il a occupé diverses fonctions dans les secteurs public et privé. En 2017 et 2018, il était conseiller sur les affaires étrangères et la défense du groupe MoDem à l'Assemblée Nationale.
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