Le cercle centriste de réflexion et de propositions sur les enjeux internationaux

Les intérêts européens au cœur : la pensée de Marielle de Sarnez au prisme des relations sino-européennes

« Arrêtons d’être naïfs avec la Chine ! » Le 2 avril 2012, en pleine campagne présidentielle française, l’eurodéputée centriste Marielle de Sarnez signait une tribune offensive dénonçant le déséquilibre des relations entre l’Union européenne et la Chine1. Le lendemain, son ancien compagnon de route politique et ex-Premier ministre français Jean-Pierre Raffarin, sinophile reconnu, répondait par le questionnement suivant : « Et si on s’inspirait de la Chine plutôt que d’en avoir peur ? »2. A travers cet échange d’articles d’opinion, deux visions des relations internationales s’opposent et se complètent : tantôt acceptantes de différences essentielles de valeurs et d’intérêts, tantôt doublées d’une exigence de réciprocité.

C’est dans cette dernière logique que le 20 avril 2012, Marielle de Sarnez a présenté un « Rapport sur l’UE et la Chine : l’échange inégal ? »3 dont l’exposé des motifs se termine par ce paragraphe :

« Il s’agit pour nous, non seulement de défendre le modèle d’une économie sociale de marché, ouverte mais exigeante en matière de réciprocité et protectrice de l’intérêt des Européens, mais aussi de promouvoir et de défendre notre conception du développement, de la démocratie et des droits de l’Homme. Car nous croyons que le progrès social et économique est intimement lié à l’instauration d’institutions démocratiques. »

En outre, cette exigence a été publiquement réaffirmée le 23 mars 2013, puisque Mme de Sarnez a estimé, sur Radio France International, que les relations entre l’Union européenne et la Chine ne pouvaient « plus durer comme ça »4. En pratique, elle formulait alors une série de propositions en faveur d’un « rééquilibrage » des échanges dans le respect tant des intérêts que des valeurs morales de l’Union européenne. A la question de savoir si la démocratie et les droits de l’Homme sont un produit d’exportation de l’Europe, elle affirmait ainsi :

« Je crois profondément qu’il y a des valeurs universelles. Je crois profondément que les valeurs françaises que nous portons, des droits de l’Homme, sont des valeurs qui valent pour le monde entier, y compris pour la Chine et pour les Chinois. J’espère que l’avènement des classes moyennes en Chine, la montée inéluctable du niveau de vie, permettront demain de porter des exigences démocratiques, de libertés individuelles, de droits supplémentaires. C’est très important. »

I. Une exigence confortée par l’actualité internationale

Il est indéniable que la réussite économique de la Chine suscite intérêts, fascinations et peurs ; autant quant à son poids général dans l’espace des relations internationales où la France et l’Union européenne évoluent que dans nos échanges particuliers avec cette puissance. La vision de Marielle de Sarnez prend aujourd’hui d’autant plus de valeur que celle-ci nous a quittés au moment où l’actualité internationale donne à voir un positionnement de la Chine, semblant assurée de sa puissance, qui réactualise la méfiance, sinon la défiance, vis-à-vis d’un partenariat franc de ce pays avec l’Union européenne eu égard aux exigences de réciprocité des échanges et de respect des droits de l’Homme.

L’économie socialiste de marché comme obstacle constant aux relations commerciales équilibrées

La mise en garde issue du rapport de Marielle de Sarnez d’avril 2012, portant sur les différences fondamentales de fonctionnement des économies européenne et chinoise et les risques induits par une coopération économique « naïve », paraît en effet confirmée tant par l’interventionnisme dirigiste de la Chine que par ses pratiques apparentes de laisser-faire (tant qu’elles servent l’intérêt du pays) qui effraient les investisseurs occidentaux et nuisent à la conclusion de rapports marchands francs. Aucune réelle évolution libérale n’a ainsi eu lieu depuis 2012 : le régime chinois continue d’exercer un contrôle ferme sur son économie et sa société. De manière symptomatique, la récente reprise en main du marché de l’éducation privée sous des motifs politiques5 et la mise au pas de dirigeants d’entreprise6 font figures de signaux de renforcement de cette tendance.

A contrario, dans un apparent paradoxe, le régime chinois apparaît très libéral quant aux agissements de ses acteurs économiques pourtant contraires à ses engagements internationaux – à l’exemple des flottilles de pêches industrielles repérées dans les zones économiques exclusives étrangères dans une apparente bienveillance du régime – se contentant de réfuter ces agissements7. En miroir, l’alignement avec le régime, sinon le contrôle par ce dernier, du « secteur privé » lui permet de mobiliser directement sa marine marchande et sa flottille de pêche dans des actions agressives de déploiement de puissance sous couvert de « déni plausible » d’engagement gouvernemental8 et donc sa responsabilité directe. Ces dernières actions, conformes à la logique d’une doctrine guerrière « hors limites »9 mêlant moyens militaires et non militaires pour atteindre un objectif stratégique, apparaissent particulièrement contraires à l’idéal, dicté par le libéralisme économique, d’un accueil du « secteur privé » chinois sur le territoire, ou à proximité des intérêts stratégiques, des nations européennes.

La conception universelle des droits de l’Homme, pierre d’achoppement des relations sino-européennes

Clé de voûte des valeurs portées par Marielle de Sarnez, l’universalisme des droits de l’Homme est directement remis en question par les positions internes et externes du Parti communiste chinois (PCC). Dans ce domaine, l’analyse du discours de Xi Jinping devant le sommet du PCC et des partis politiques mondiaux est particulièrement limpide quant à son relativisme. En effet, sous couvert d’un « droit au développement » et du principe selon lequel il existerait « plusieurs moyens de réaliser la démocratie », l’universalisme des principes tels que définis dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme est battu en brèche. La Chine substitue une vision collectiviste et relativiste10 à une vision individualiste des droits de l’Homme, en ce que le moyen d’atteindre les valeurs « universelles » est défini par le collectif du parti. Il est à relever par ailleurs que ce particularisme chinois visant à présenter les partis politiques comme les interlocuteurs privilégiés et les porteurs de la transformation des sociétés est en décalage profond avec les réflexions en Occident relatives à l’existence d’une vie politique dans des collectivités en dehors des partis. Aussi, pour le régime, les positions du parti majoritaire, présenté comme gardien de l’intégrité du tissu social, prévalent sur toute conception prédéterminée de la démocratie et des droits de l’Homme, qualifiée d’occidentale. Or, à entendre Jean-Pierre Raffarin auditionné par la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale le 25 septembre 201811 – notamment sur la question du respect de la conception occidentale des droits de l’Homme comme prérequis dans toute discussion avec le régime chinois – l’unité nationale (telle que définie par le parti) se doit d’être comprise comme la pierre angulaire de la politique nationale de la Chine primant toute autre préoccupation.

Par voie de conséquence dans les relations extérieures de la Chine, cette primauté emporte le refus de tout commentaire étranger, officiel comme universitaire, relatif à la violation alléguée des droits de l’Homme : à l’instar des accusations à l’encontre du traitement des Ouighours12, de la répression des manifestations de 2019-2020 à Hong Kong13 ou plus récemment de la condamnation à mort en l’absence du respect du droit de la défense de ressortissants canadiens14 qui toutes ont fait l’objet de prises de positions véhémentes des autorités et du corps diplomatique chinois contre une ingérence jugée inacceptable dans les affaires internes. Plus encore, et bien au-delà de ces quelques exemples symptomatiques, le relativisme chinois quant aux droits de l’Homme apparaît indépassable ; semblant tantôt d’essence culturelle absolue15, philosophique16 que d’application pratique dans ses relations internationales17.

Conception bloquante dans des relations bilatérales équilibrées au sens de Marielle de Sarnez, cette position chinoise se pare, enfin, des atours d’un contre-modèle. En effet, le régime chinois porte ses institutions relativistes en modèle de société pour le monde18 : plus que de fermer la porte à toute influence de l’universalisme occidental en Chine, il vise ouvertement et en pratique19 à le faire refluer sur le globe. Dans ce système d’échange, les valeurs autres qu’économiques semblent ainsi ne pouvoir être ni des prérequis ni des valeurs négociables.

De l’asymétrie de l’échange sino-européen à la remise en cause du modèle international du XXème siècle

Au-delà des obstacles à une relation symétrique, la politique de puissance chinoise actuelle fait craindre une remise en question unilatérale de l’ordre international et du multilatéralisme cher à Marielle de Sarnez20.

Dans ce domaine, le futur des engagements internationaux pris lors de la rétrocession de Hong Kong interroge. En effet, la région administrative spéciale de Hong Kong bénéficie, depuis 1997 et pour 50 ans, de la protection d’une loi fondamentale définissant « un haut degré d’autonomie » (hors affaires de défense et affaires étrangères) et consacrant « l’indépendance de son pouvoir judiciaire »21 au titre d’un accord entre la République Populaire de Chine et le Royaume-Uni, déposé devant les Nations-Unies. L’application locale des normes promulguées par la Chine continentale est ainsi limitée par l’annexe III de ce document qui définit les domaines où le pouvoir central peut faire exception au principe d’autonomie locale. Or c’est par ce canal, d’apparence restreint à des questions symboliques, que le Comité permanent de l’Assemblée nationale populaire de Chine a introduit en juin 2020, après des mois de manifestation contre un régime d’extradition initialement proposé par les autorités hongkongaises, l’application de la loi de sécurité nationale en vigueur sur le continent. Cette décision implique pourtant de lourdes conséquences sur le système judiciaire hongkongais : au surplus de l’application d’un cadre normatif particulièrement coercitif dans son régime et particulièrement large dans la définition des faits incriminés dans son domaine (l’atteinte à la sécurité nationale), les mis en cause peuvent être transférés en Chine continentale, échappant à la juridiction des autorités judiciaires hong-kongaises. Les manifestations tenues entre 2019 et 2020 ont par ailleurs vu un renforcement du déploiement de la Police Armée Populaire et de l’Armée de Libération Populaire chinoise dans et aux « frontières » de Hong Kong22 ainsi que la mise en place d’un « bureau de sauvegarde de la sécurité nationale » dont les membres, compétents sur le territoire de l’emprise, ne répondent qu’à Pékin. Dès lors se pose la question du maintien du « pouvoir judiciaire indépendant » et de la responsabilité du « maintien de l’ordre public » par les autorités locales établis dans cette loi fondamentale à valeur de traité23.

Outre ces interrogations dans le cadre des affaires qualifiées d’internes par le régime chinois, cette remise en cause des traités peut également s’éclairer du cadre normatif international émergent (ou a minima remis à l’ordre du jour depuis le traité de Washington de 1959 et le protocole de Madrid de 1991) qu’est le droit de l’Antarctique. En effet, sur ce sujet où la Chine a longtemps été quasi absente (elle ne revendique pas de zone de souveraineté propre), la survie du régime particulier de sanctuarisation du « continent blanc » est de plus en plus dépendante des ambitions chinoises dans le secteur : les autorités chinoises font en effet fi des procédures conventionnelles d’implantation de nouvelles bases tandis que de sérieux soupçons pèsent sur leurs velléités d’exploitation des ressources naturelles actuellement interdites24. À cet égard, en soutien à la Réunion consultative du Traité sur l’Antarctique à Paris des 14-24 juin 2021, le groupe parlementaire du MoDem, auquel appartenait Marielle de Sarnez, a déposé à l’Assemblée nationale en mai 2021 un projet de résolution sur la mise en œuvre d’aires marines protégées afin de conserver le caractère sanctuarisé et scientifique de la zone25 ; mise en œuvre à laquelle s’étaient opposées la Chine et la Russie.

Le glaive au service du verbe

Enfin, cette analyse ne saurait faire l’impasse sur l’accroissement sans commune mesure des moyens de défense de la Chine. De l’avis même de Jean-Pierre Raffarin lors de son audition précitée : « les Chinois ne sont pas belliqueux mais cela ne signifie pas pour autant qu’ils ne sont pas ambitieux : ils ont une volonté de puissance. […] La Chine, à l’horizon de dix ans, est plutôt un facteur de stabilisation internationale – il est plus difficile de se prononcer à l’horizon de vingt ou quarante ans. » Pour cela, l’expansionnisme agressif en mer de Chine (via notamment l’artificialisation d’ilots doublée des actions des marines civiles et des gardes côtes26), les récentes escarmouches du Ladakh et de l’Akshai Shin ravivant les tensions sino-indiennes ou encore la constance des velléités non voilées de reprise de contrôle de Taïwan (dans les discours autant que les derniers livres blancs sur la défense et l’armée chinoise) renforcent l’hypothèse de l’usage par la Chine de la force militaire pour briser les status quo internationaux.

L’accroissement des moyens dédiés à la défense ces dernières années (chiffres officiels établissant une multiplication par six depuis 2000) ont permis à la Chine de rattraper un retard considérable et de faire passer sa force militaire d’une logique d’armées de masse à des armées technologiquement avancées (dont drones, porte-avions, avions furtifs de nouvelle génération, capacité spatiale, IA, etc.) dotées de capacité de projection27 et amphibie particulièrement adaptée au théâtre opérationnel indo-pacifique. Pour autant, cette croissance est en trompe l’œil et largement sous-évaluée. En effet, d’une part, les chiffres nets du budget des armées ne rendent pas pleinement compte d’une réalité affectée par l’opacité de la parole publique (impliquant une incertitude quant à la réalité des chiffres), par les budgets de nature militaire visiblement non intégrés à ceux de l’Armée Populaire de Libération (police militarisée ou R&D civilo-militaire par exemple) ou par la parité de pouvoir d’achat au bénéfice de la Chine dans ses investissements28. D’autre part, la lecture brute de ces chiffres conduit à négliger l’expression concrète de la doctrine « hors limites », qui peut faire de nombreux investissements dans les moyens civils une capacité de défense duale voire non militaire. A ce dernier titre, si l’expérience opérationnelle (avantage comparatif certain des puissances otaniennes et, de manière croissante, russe) manque encore à sa force militaire au sens restreint, l’organisation de la défense chinoise en commandement civilo-militaire et la dualité de ses moyens peuvent marquer un avantage organisationnel voire opérationnel29 en matière de guerre « hybride », notamment du point de vue cyber, informationnel mais également dans la mobilisation des forces économiques et financières en appui d’une « manœuvre durcie » ; ce à quoi l’Union européenne ne semble pas structurellement et doctrinalement préparée30.

II. De la méfiance à la défiance ; un héritage politique diversement incarné

La méfiance croissante des Européens à l’égard du déploiement de la puissance chinoise se traduit par un double mouvement de défiance nationale et européenne visant à préserver les intérêts économiques d’abord, faire émerger un positionnement sur les valeurs ensuite.

De la prise de conscience aux contre-mesures de défense des intérêts nationaux

En France en particulier, cette perception de la nature conquérante de la politique chinoise contemporaine se traduit par un intérêt croissant des acteurs politiques pour les problématiques liées à la Chine. On notera ici par exemple le nombre croissant d’auditions et de missions d’information parlementaires menées sur des sujets liés au sein de la Commission des Affaires étrangères, dont Marielle de Sarnez a été la présidente au cours de la XVe législature et ce jusqu’à sa mort. Sur la seule année 2021, plusieurs de ces missions traitent plus ou moins directement des relations avec la Chine ou a minima de l’enjeu de l’indépendance française et européenne vis-à-vis de cette région : « Politique de la France et de l’Europe à l’égard de la Chine », « L’espace indopacifique : enjeux et stratégie pour la France », « Construction d’une indépendance stratégique de l’Europe », « Géopolitique des matières premières »31

Cette conscience accrue des enjeux se double d’une logique de ripostes nationales à l’instar d’un protectionnisme croissant en matière d’atouts technologiques stratégiques (à l’exemple, en France, du renforcement des dispositifs légaux relatifs au contrôle des investissement étrangers ou encore de la loi sur les infrastructures 5G32) mais également de lutte contre l’influence à la manière de la fermeture des Instituts Confucius dans plusieurs pays européens – instituts accusés de pression sur la recherche voire d’espionnage au point de provoquer des réponses diplomatiques particulièrement cinglantes de la partie chinoise lorsqu’attaquée sur la portée de son « soft power »33.

Or, face à un géant comme la Chine, l’échelle de la défiance nationale ne peut que se reporter au niveau européen où convergent intérêts matériels et valeurs partagées. En effet, la fébrilité de l’Union est, par bien des aspects, l’échelon agrégé des fébrilités nationales : la dépendance européenne vis-à-vis de la Chine quant aux terres rares et plus généralement en termes de commerce extérieur34, la perte d’influence des puissances européennes dans des zones géographiques autrefois quasi réservées (Afrique notamment, avec l’exemple éclairant de la base militaire chinoise à Djibouti) ainsi qu’une course à l’espace de plus en plus anarchique avec les acteurs chinois, marquent des vulnérabilités qui inquiètent concrètement autant que symboliquement les pouvoirs politiques nationaux35 et nécessitent une réponse commune. Or, comme Marielle de Sarnez en conclut l’audition de Jean-Pierre Raffarin précitée, « l’Union européenne doit enfin parler d’une seule et même voix à la Chine car (…) nous percevons bien la division de l’Europe vis-à-vis de la Chine et donc l’absence de stratégie à son égard. »

L’émergence de l’échelon européen comme niveau pertinent de riposte stratégique

Suivant cette mise en garde, quelques documents cadres européens indiquent l’émergence d’une structuration stratégique vis-à-vis de la puissance chinoise. Ainsi, en mars 2019, la Commission européenne a publié un plan stratégique ambitieux vis-à-vis de la Chine36 comprenant des orientations telles que :

  • Défendre les objectifs des Nations unies en matière de droits de l’Homme, de paix et de sécurité ;
  • S’engager dans la baisse des émissions de CO2 pour le climat (la Chine étant à la fois le premier émetteur, un constructeur de centrales de charbon dans d’autres pays, mais aussi le pays qui investit le plus dans les énergies renouvelables) ;
  • S’entendre avec la Chine pour assurer la paix et la sécurité dans des zones ou pays où Pékin a une influence comme l’Iran, la Corne de l’Afrique, la Corée du Nord ou encore le golfe d’Aden. Les conflits potentiels sont nombreux, y compris en mer de Chine ;
  • Trouver une réciprocité dans les échanges commerciaux en évitant le protectionnisme ou les soutiens excessifs aux industries locales (en passant par le biais de l’OMC), tout comme les difficultés liées à la propriété de l’État sur certaines entreprises ;
  • Tenir compte dans les marchés publics non pas du seul critère du prix, mais aussi de l’environnement de travail ;
  • Renforcer la sécurité liée aux nouvelles technologies (comme la 5G) pour éviter le piratage et l’espionnage.

Face aux nouvelles « routes de la soie » chinoises, les institutions de l’Union européenne visent par ailleurs à bâtir une « Europe connectée à l’échelle mondiale » dont l’expression (notamment vis-à-vis de l’Asie) serait la multiplication de projets visibles développant la connectivité multimodale (terrestre, maritime, aérienne) en vue d’une diversification des chaînes de valeur mais également, par la création de pôles d’influence, d’un renforcement plus général de l’autonomie stratégique européenne sur des bases « durables, exhaustives et fondées sur des règles »37 où les droits de l’Homme occuperaient une place prépondérante.

De même, la crise sanitaire ayant révélé la dépendance à l’égard de l’étranger, de nouvelles initiatives se font jour, en faveur d’une « indépendance par l’interdépendance » européenne, à la manière des Projets Importants d’Intérêts Européens38 qui pourraient répondre, de manière très pratique, à nombre des faiblesses actuelles des relations commerciales sino-européennes39.

Une actualité diplomatique empreinte de l’exigence morale de Marielle de Sarnez

Enfin, le gel des négociations relatives au pacte d’investissement40 avec la Chine fait figure d’illustration de l’héritage profond de Marielle de Sarnez. En effet, alors que le contenu de l’accord prévoit de nettes avancées quant à l’égalité de traitement des investissements sino-européens, par rapport à la situation actuelle très restrictive en Chine, un certain nombre d’acteurs européens de premier plan se sont exprimés dans le sens de la pensée exigeante de l’ancienne députée européenne ; dépassant la seule préservation des intérêts matériels pour se porter sur celle des droits de l’Homme. Ainsi Jean-Claude Juncker, sous la présidence duquel les négociations sur cet accord avaient pourtant débuté, reprend à son compte les mots de Marielle de Sarnez enjoignant une politique européenne « moins naïve » à l’égard de la Chine41. De manière plus particulière, il estime que le projet d’accord fixe, en l’état, une ambition trop faible eu égard aux conditions de travail définies par l’Organisation Internationale du Travail et en particulier relativement à l’interdiction du travail forcé, au cœur des articles 4 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme (interdiction de l’esclavage et de la servitude) et de la Convention européenne des droits de l’Homme (interdiction de l’esclavage et du travail forcé). De même, Marie-Pierre Vedrenne, siégeant au sein du groupe « Renew Europe », héritier du groupe auquel appartenait Marielle de Sarnez, a exprimé par voie de presse42 les mêmes préoccupations que celles mises en avant dans le rapport de 2012. Si bien que cette filiation intellectuelle se retrouve en toute cohérence dans les explications de son vote relatif à la résolution du Parlement européen du 20 mai 2021 sur les contre-sanctions chinoises à l’encontre d’entités de l’UE43 :

« La Chine ne nous fera pas taire et nous continuerons, sans relâche, de défendre les droits de l’Homme. (…) Nous défendons les droits de l’Homme, droits universels, auxquels la Chine devrait souscrire. Et la Chine attaque la démocratie, c’est tout simplement inacceptable. J’ai soutenu cette résolution dont je suis cosignataire parce qu’elle est très claire : l’accord global sur les investissements entre l’Union européenne et la Chine doit être gelé ! (…) Nous avons de nombreuses attentes auxquelles la Chine devra répondre, notamment la ratification et mise en œuvre des conventions internationales sur le travail forcé (…). »

Pourtant, de la méfiance à la défiance, si les relations « naïves » tendent à s’effacer face à des postures défensives et la restriction des règlements par la voie d’accords conventionnels, cette évolution ne fait pas émerger d’autres voies que le rapport de force sans concession ; dont les fondements de la crédibilité peinent, pourtant, encore à naître concrètement des institutions européennes. Ainsi, après la disparition de Marielle de Sarnez, reste une question en suspens : les nations européennes parviendront-elles à faire émerger le multilatéralisme qu’elle appelait de ses vœux, capable de concilier préservation des valeurs occidentales à vocation universelle et intégration pacifique d’une superpuissance qui ne les partage pas ? A défaut, le rapport de force sera-t-il même suffisant pour préserver nos valeurs sur notre territoire ?

Crédits photographiques (Marielle de Sarnez en visite officielle en Chine, en janvier 2018) : Soazig de la Moissonnière, Présidence de la République française


Kôichi Courant

Kôichi COURANT est cofondateur et Vice-Président du Cercle Agénor. Il est collaborateur parlementaire à l'Assemblée nationale, ancien attaché de défense du groupe MoDem et Apparentés. Officier de réserve dans l'Armée de Terre puis dans la Gendarmerie. Egalement conseiller municipal de Val-du-Layon, dans le Maine-et-Loire, depuis 2020. Diplômé de SciencesPo (sécurité internationale, 2013) et de l'Université Keio de Tokyo (économie, 2011).

Notes

  1. Marielle de Sarnez, « Arrêtons d’être naïfs avec la Chine ! », Atlantico, 1er avril 2012, URL : https://atlantico.fr/article/decryptage/arretons-etre-naifs-avec-la-chine-rapport-equilibre-union-europeenne-marielle-de-sarnez
  2. Jean-Pierre Raffarin, « Et si on s’inspirait de la Chine plutôt que d’en avoir peur ? », Atlantico, 1er avril 2012, URL : https://atlantico.fr/article/decryptage/les-jeunes-chinois-travaillent-15-heures-par-jour-et-sont-heureux-jean-pierre-raffarin
  3. Marielle de Sarnez, Rapport sur l’UE et la Chine : l’échange inégal ? (A7-0141/2012), Parlement européen, 2012, p. 17, URL : https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/A-7-2012-0141_FR.pdf
  4. « Marielle de Sarnez : L’Union européenne doit équilibrer ses relations avec la Chine », Mouvement Démocrate, 23 mars 2013, URL : https://www.mouvementdemocrate.fr/archives/lunion-europeenne-doit-equilibrer-ses-relations-avec-la-chine-image-826-image
  5. Franck Joselin, « Les nouvelles règles de Pékin font dérailler les actions chinoises », L’AGEFI, 27 juillet 2021, URL : https://www.agefi.fr/financements-marches/actualites/quotidien/20210727/nouvelles-regles-pekin-font-derailler-actions-325535
  6. A l’instar du fondateur d’Alibaba, pourtant géant du e-commerce mondial, dont la disparition subite est suspectée d’être liée à sa critique du régime ; voir : « Jack Ma, le fondateur d’Alibaba disparu depuis trois mois, réapparaît en public », France 24, 20 janvier 2021, URL : https://www.france24.com/fr/asie-pacifique/20210120-jack-ma-le-fondateur-d-alibaba-disparu-depuis-octobre-r%C3%A9appara%C3%AEt-en-public
  7. Liselotte Mas, « Une flotte géante de navires chinois pêche en bordure des Galapagos, ONG et habitants lancent l’alerte », France 24, 6 août 2020, URL : https://observers.france24.com/fr/20200806-equateur-galapagos-flotte-chinoise-peche-alerte-environnement ; Ian Urbina, « La pêche chinoise illégale sinistre les eaux coréennes », Libération, 21 août 2020, URL : https://www.liberation.fr/terre/2020/08/21/la-peche-chinoise-illegale-sinistre-les-eaux-coreennes_1797447/
  8. Grégory Bouvet, « La quatrième marine chinoise : la flotte marchande de Pékin », Défense et Sécurité Internationale, juillet 2020
  9. Kôichi Courant, « De « Achtung-Panzer! » à « La guerre hors limites » : vers une nouvelle étrange défaite ? », Revue du Cercle Agénor, décembre 2018, URL : https://www.cercle-agenor.org/static/CercleAgenor-2018-12.pdf
  10. « […] tous les peuples aspirent aux valeurs universelles tels que la paix, le développement, l’équité, la justice, la démocratie, et la liberté. Motivé par un sens aigu de responsabilité pour l’avenir de l’humanité, nous [les partis politiques] devons, en tant que promoteurs des valeurs universelles de l’humanité, apprécier dans un esprit ouvert les diverses interprétations de ces valeurs par différentes civilisations, et respecter les voies empruntées par chaque pays pour réaliser ces valeurs, permettant ses illustration concrète dans la réalisation des intérêts de nos peuples. », extrait traduit de l’allocution du 6 juillet 2021 de Xi Jinping au Sommet du PCC et des partis politiques mondiaux.
  11. Compte-rendu de l’audition de Jean-Pierre Raffarin par la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, 25 septembre 2018, URL : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/comptes-rendus/cion_afetr/l15cion_afetr1718087_compte-rendu
  12. « États-Unis : l’administration Biden dénonce aussi un « génocide » des Ouïghours par la Chine », TV5 Monde, 22 janvier 2021, URL : https://information.tv5monde.com/info/etats-unis-l-administration-biden-denonce-aussi-un-genocide-des-ouighours-par-la-chine-392865
  13. Si la répression est formellement menée sous la responsabilité du gouvernement autonome de Hong Kong, dont l’autonomie est par ailleurs le cœur du conflit, les autorités chinoises centrales qualifient toutefois ces événements « d’affaires internes » : cf. http://www.chinese-embassy.org.uk/eng/PressandMedia/t1815019.htm
  14. Réponse cinglante de l’ambassade de Chine en France, refusant toute « ingérence » dans sa « souveraineté judiciaire » suite aux critiques du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français : https://twitter.com/AmbassadeChine/status/1425881807174737942
  15. « Les Occidentaux essaient d’extirper le mal hors d’eux-mêmes quand les Chinois considèrent que le mal est en eux et qu’il forme un système avec le bien. Cela implique pour eux que la vérité est relative quand, pour nous, elle doit être objective. », Audition de Jean-Pierre Raffarin, op. cit.
  16. « Universality is merely a particular expression of particularity, a transitional expression of particularity… to put it in terms of Hegelian dialectics, universality is the self-understanding of particularity, but is not its objective truth. », in Zhang Xudong, « Quanqiuhua shidaide Zhongguo wenhua fansi : women xianzai zenyang zuo Zhongguoren ? », Zhonghua dushu bao, 17 juillet 2002, cité par Xu Jilin, Rethinking China’s Rise: A Liberal Critique, David Ownby (trad.), Université de Montréal, 2018.
  17. Voir, par exemple, sur le rapport entre réalité et récit national : https://twitter.com/AmbassadeChine/status/1422227974741544963
  18. Lu Shaye, « Un nouveau type de système de partis politiques à la chinoise », L’Opinion, 30 juillet 2021, URL : https://www.lopinion.fr/edition/international/nouveau-type-systeme-partis-politiques-a-chinoise-tribune-lu-shaye-250953 ; ou encore outre les droits de l’Homme, sur la définition de la démocratie : http://www.amb-chine.fr/fra/zfzj/t1896954.htm
  19. L’actualité afghane est ici l’exemple d’actualité le plus marquant ; opposant symboliquement la recherche de stabilité par des transformations sociétales profondes à la recherche de la stabilité par des échanges d’intérêts imperméables aux différences culturelles : cf. « Afghanistan : la Chine et la Russie ouvertes aux bonnes relations avec les talibans », Marianne, 16 août 2021, URL : https://www.marianne.net/monde/afghanistan-la-chine-et-la-russie-ouvertes-aux-bonnes-relations-avec-les-talibans
  20. Relevé encore dans son dernier rapport d’information publié en son nom, sur la crise COVID-19 : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/cion_afetr/l15b3698_rapport-information
  21. Déclaration commune sino-britannique sur la question de Hong Kong, signée le 19 décembre 1984, URL : https://treaties.un.org/doc/Publication/UNTS/Volume%201399/v1399.pdf
  22. Sous le caveat que leur intervention ne peut être déclenchée formellement que sous la responsabilité du gouvernement local demandant « appui » au gouvernement central.
  23. Sans traiter ici par ailleurs des récents ajouts et projets interrogeant leur légalité par la partie Britannique à l’instar de la modification du code électoral au bénéfice de l’influence de Pékin (30 mars 2021) ou du projet de blocage des sanctions internationales en réponse aux modifications de 2020 précitées.
  24. Cyrielle Cabot, « Au sommet de l’Antarctique, une coopération pour préserver « un continent sanctuarisé » », France 24, 17 juin 2021, URL : https://www.france24.com/fr/plan%C3%A8te/20210617-au-sommet-de-l-antarctique-une-coop%C3%A9ration-pour-pr%C3%A9server-un-continent-sanctuaris%C3%A9
  25. Proposition de résolution invitant le Gouvernement à agir en faveur de la création d’aires marines protégées en Antarctique et à endosser le rôle de chef de file de sa promotion au niveau international, Assemblée nationale, 18 mai 2021, URL : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/textes/l15b4160_proposition-resolution
  26. Laurent Lagneau, « La garde-côtière chinoise est désormais autorisée à faire usage de la force, même sans sommation », Opex360, 25 janvier 2021, URL : http://www.opex360.com/2021/01/25/la-garde-cotiere-chinoise-est-desormais-autorisee-a-faire-usage-de-la-force-meme-sans-sommation/
  27. Cf. section 2 du 2020 Report to Congress of the U.S.-China Economic and Security Review Commission, décembre 2020, URL : https://www.uscc.gov/sites/default/files/2020-12/Chapter_3_Section_2–Chinas_Growing_Power_Projection_and_Expeditionary_Capabilities.pdf
  28. Frederico Bartels, « China’s Defense Budget in Context: How Under-Reporting and Differing Standards and Economies Distort the Picture », The Heritage Foundation, 25 mars 2020, URL : https://www.heritage.org/asia/report/chinas-defense-budget-context-how-under-reporting-and-differing-standards-and-economies
  29. Voir notamment : Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, « Les opérations d’influence chinoises, un moment machiavélien », IRSEM, septembre 2021, URL : https://www.irsem.fr/rapport.html
  30. Kôichi Courant, « De « Achtung-Panzer! » à « La guerre hors limites » : vers une nouvelle étrange défaite ? », op.cit.
  31. 2 de ces 4 missions étant par ailleurs co-présidées par des membres de son ancien groupe parlementaire.
  32. Loi « visant à préserver les intérêts de la défense et de la sécurité nationale de la France dans le cadre de l’exploitation des réseaux radioélectriques mobiles » d’initiative parlementaire (quelque peu rare en la matière) qui, bien que ne visant pas explicitement la Chine, exclut de facto, par préférence intra-européenne, un seul des trois opérateurs du secteur : Huawei.
  33. Cf. http://www.amb-chine.fr/fra/zfzj/t1896954.htm ; en apparente contradiction par ailleurs avec les ambitions affichées pour ces instituts dans l’extension de l’influence du parti (voir, par exemple : Nathalie Guibert, « Les Instituts Confucius en France, de si discrets relais chinois », Le Monde, 8 juillet 2021, URL : https://www.lemonde.fr/international/article/2021/07/08/les-instituts-confucius-en-france-de-si-discrets-relais-chinois_6087437_3210.html)
  34. Avec, en 2020, un déficit commercial de l’ordre de 181 milliards d’euros ; cf. « Face à la crise, la Chine devient le premier partenaire commercial de l’UE », La Tribune, 15 février 2021, URL : https://www.latribune.fr/economie/international/face-a-la-crise-la-chine-devient-le-premier-partenaire-commercial-de-l-ue-877737.html
  35. A titre significatif, la crise de l’approvisionnement en masques chirurgicaux a, par exemple, particulièrement marqué le personnel politique, au point de la voir établie comme exemple-type à éviter, y compris dans un rapport parlementaire évoquant la question pourtant décorrélée de l’approvisionnement en munitions de petit calibre : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/cion_def/l15b3346_rapport-information#_Toc256000057
  36. « EU-China – A Strategic Outlook », European Commission and HR/VP contibution to the European Council, 12 mars 2019, URL : https://ec.europa.eu/info/sites/default/files/communication-eu-china-a-strategic-outlook.pdf
  37. « Une Europe connectée à l’échelle mondiale », Conclusions du Conseil de l’UE, 12 juillet 2021, URL : https://data.consilium.europa.eu/doc/document/ST-10629-2021-INIT/fr/pdf
  38. « Christophe Grudler : Une nouvelle trajectoire pour l’industrie européenne post-COVID », Parti Démocrate européen (PDE), 6 mai 2021, URL : https://www.democrats.eu/fr/news/une-nouvelle-trajectoire-pour-l-industrie-europeenne-post-covid
  39. « Christophe Grudler : Semi-conducteurs : il est urgent de produire davantage dans l’Union européenne », PDE, 3 septembre 2021, URL : https://www.democrats.eu/fr/news/semi-conducteurs-il-est-urgent-de-produire-davantage-dans-l-union-europeenne
  40. « L’UE suspend un accord commercial avec la Chine », La Tribune, 21 mai 2021, URL : https://www.latribune.fr/economie/international/l-ue-suspend-un-accord-commercial-avec-la-chine-885110.html
  41. André Campos et Tiago Almeida, « Juncker : l’UE doit être « moins naïve » avec la Chine », Euractiv, 3 mai 2021, URL : https://www.euractiv.fr/section/concurrence/news/juncker-eu-has-to-be-less-naive-with-china/
  42. Catherine Chatignoux, « Marie-Pierre Védrenne : « Il n’est pas prudent de donner un blanc-seing à la Chine » », Les Echos, 6 janvier 2021, URL : https://www.lesechos.fr/monde/europe/marie-pierre-vedrenne-il-nest-pas-prudent-de-donner-un-blanc-seing-a-la-chine-1278757
  43. Explication écrite de vote de Marie-Pierre Vedrenne au sujet des « Contre-sanctions chinoises à l’encontre d’entités européennes, de députés au Parlement européen et de parlementaires nationaux d’États membres (RC-B9-0269/2021, B9-0269/2021, B9-0270/2021, B9-0271/2021, B9-0273/2021, B9-0274/2021, B9-0275/2021) », 20 mai 2021, URL : https://www.europarl.europa.eu/meps/fr/197502/MARIE-PIERRE_VEDRENNE/other-activities/written-explanations

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