Le cercle centriste de réflexion et de propositions sur les enjeux internationaux

Entretien avec Alexis Karklins-Marchay –  « l’économie de marché est une condition nécessaire, mais non suffisante, d’une société libre, juste et ordonnée. »

Alexis Karklins-Marchay, associé du cabinet de conseil Eight Advisory, est expert en évaluation financière et en modélisation. Par ailleurs vulgarisateur passionné et pédagogue, il est chroniqueur aux Échos et auteur de plusieurs ouvrages sur l’économie et la littérature. Cet entretien, retranscription d’une conversation à Paris le 30 avril 2026, porte principalement sur l’un d’entre eux, Pour un libéralisme humaniste – La voie ordolibérale (2023, ed. Presses de la Cité), qui présente l’histoire, les idées, et les valeurs, de ce qu’on pourrait qualifier de la branche la plus centriste du libéralisme. 

Mathieu Baudier (MB)      Tout d’abord, merci de prendre du temps pour cet entretien. Pourriez-vous commencer par une brève introduction personnelle de vos origines et de comment vous en êtes arrivé à cet intérêt pour le libéralisme en général et l’ordolibéralisme en particulier ?

Alexis Karklins-Marchay (AKM)      Il y a un atavisme familial qui joue beaucoup puisque je suis franco-américain. Je suis né de mère française et de père américain, lui-même issu d’une famille qui a fui les pays baltes, en l’occurrence la Lettonie en 1944 pour fuir le communisme, et qui s’est réfugiée aux États-Unis en 1949 après avoir passé cinq ans dans un camp de réfugiés en Allemagne, comme beaucoup de baltes qui furtent déplacés.

Donc, une culture franco-américaine. Je suis né aux États-Unis, je suis arrivé en France très jeune, mais je passais tous mes étés aux États-Unis, et si j’ai été élevé dans une culture principalement française, européenne, j’ai reçu une grande part d’américanité. J’ai été américain jusqu’à il y a deux ans, quand j’ai décidé, pour différentes raisons, de renoncer à ma nationalité américaine et donc je ne suis désormais « plus que » français et… très européen.

Donc, j’allais dire presque déjà de naissance, une dimension européenne combinée avec une fascination pour l’Amérique telle qu’elle était dans l’imaginaire général dans mon enfance : le pays de la liberté, et le « can-do nation » : la nation dans laquelle tout est possible ! Cet imaginaire fut très fort dans ma construction politique et philosophique, pourtant avec ses racines profondément européennes, avec une branche française, et puis une branche d’Europe centrale et d’Europe orientale.

Il y a aussi une dimension politique, parce qu’évidemment, quand j’entendais l’histoire de mes grands-parents, et de mon père, né en 1942, c’était une famille qui avait vécu les horreurs du communisme. J’ai été élevé dans la haine de ce que représentait le soviétisme, et dans une sorte d’amour, en tout cas enfant, un amour de ce qu’étaient les États-Unis et la liberté.

Ce sont mes origines. On prend ce qu’elles sont, on les subit d’une certaine façon, mais on peut en faire quelque chose de bien à partir du moment où on les comprend, on les assume, et surtout on arrive à mesurer comment elles nous ont façonnés.

Comment je suis né au libéralisme ? Il y avait donc ce substrat familial très fort. Ma mère s’est ensuite remariée et j’ai été élevé par un beau-père français. Nous étions très politisés.

Quand j’étais enfant, mes parents étaient giscardiens, et je suis venu à la politique par l’UDF. Ma première élection présidentielle était en 1988 et j’ai voté Raymond Barre au premier tour. J’avais 18 ans, et il y avait cette culture d’une certaine forme de centrisme libéral plutôt de droite, mais pas trop non plus.

Chez nous, nous lisions beaucoup, et j’ai découvert le libéralisme à travers les livres de Guy Sorman, qui fut l’un de ceux, avec dans une moindre mesure Henri Lepage, qui, en France, en langue française, ont largement contribué à la redécouverte du libéralisme. C’était à l’époque assez simple : il s’agissait du libéralisme américain : la révolution libérale était en cours, incarnée dans les années 1980 au Royaume-Uni par Margaret Thatcher, et aux États-Unis par Ronald Reagan. Guy Sorman publiait des essais passionnants sur le sujet. Il avait notamment écrit une Nouvelle richesse des nations, évidemment en hommage à Adam Smith, qui a vraiment réhabilité la pensée libérale en France.

Je suis venu au libéralisme par ces lectures-là, et cela correspondait exactement à la philosophie politique qui arrivait à me convaincre par rapport à mes valeurs personnelles, fondée sur cette conviction que chacun est différent, que chacun doit pouvoir s’émanciper, et que la liberté est la plus belle des valeurs, au sens à la fois philosophique, économique et politique. La liberté de penser, la liberté d’écrire, la liberté d’entreprendre, la liberté d’agir.

Et j’avais tellement de récits, en plus, par mon univers familial, de ce qu’avait été le communisme, ou de ce qu’était le communisme. Je fais partie de ceux, qui, et j’ai eu l’occasion d’en parler avec lui, avec Jacques Attali il y a quelque temps, qui ont versé une larme le 10 mai 1981, quand Mitterrand arrive au pouvoir. Nous craignions chez moi l’arrivée des chars russes à Paris. Bon, cela ne s’est pas passé comme ça, mais il y avait une très très grande peur. On se disait, mon Dieu, mais en fait, le communisme va arriver en France ! Et moi, je connaissais par les récits familiaux les horreurs du communisme. Voilà mon chemin vers le libéralisme. Rien ne m’a détourné depuis plus de trois décennies.

MB      Merci beaucoup. Est-ce que vous pourriez maintenant nous introduire de façon générale à l’ordolibéralisme ? Pour une présentation plus détaillée, et très agréable à lire, j’encourage évidemment à se plonger dans votre livre.

AKM      L’ordolibéralisme, c’est pour moi une découverte finalement assez récente. J’ai écrit une Histoire impertinente de la pensée économique publiée en 2016. Et c’est un travail qui m’a permis de revisiter toute la pensée économique depuis Aristote jusqu’à Jean Tirole. Cela faisait très longtemps que je voulais écrire un recueil sur l’évolution des idées économiques , en considérant que cela commençait d’ailleurs avant Adam Smith. Et cet ouvrage-là est le résultat d’un gros travail de recherche pendant presque une dizaine d’années, pour connaître toutes les époques, et tous les courants de pensée. Et je suis tombé finalement, presque par hasard, sur l’ordolibéralisme.

J’avais il est vrai une forme d’insatisfaction avec ce libéralisme que j’appelais le libéralisme mainstream, ce libéralisme du laissez-faire, qui est celui qui s’est finalement imposé. Celui de Reagan et de Thatcher, de la courbe de Laffer, de Hayek puis de Friedman. Le monétarisme, le laissez-faire hayékien, l’école des choix publics connaissaient un grand succès depuis les années 1980. C’était cela LE « libéralisme » dans le grand public. Mais je trouvais que c’était parfois un peu monolithique, avec une réflexion insuffisante, presque caricaturale, sur le rôle de la puissance publique et le rôle de l’État.

C’était la première limite que je voyais.

Et puis il y avait une deuxième limite qui me gênait, c’est qu’on parlait beaucoup d’économie, et il me semblait que la philosophie libérale était tout aussi importante que la vision économique libérale.

Qu’en réalité le libéralisme était beaucoup plus qu’uniquement une école d’économie, c’était une véritable philosophie. Et quand on dit philosophie, je parle également de la dimension éthique. Je ne connaissais pas tous les écrits libéraux et j’avoue avoir redécouvert Hayek deouis. J’ai vu qu’il y avait plus de complexité que ce que j’avais pu imaginer à l’époque. Mais bon, que ce soit Friedman, que ce soit Arthur Laffer, que ce soit le courant libertarien, il y avait des enseignements très forts qui méritaient d’être connus, mais il me manquait une dimension.

Et c’est donc en écrivant vraiment cette histoire impertinente de la pensée économique, que je suis rentré beaucoup plus sur l’ordolibéralisme. En étudiant comment, dans les années 1930, le libéralisme avait continué d’exister en Allemagne, et comment il s’était évidemment incarné à partir de 1945. Je découvre l’ordolibéralisme. J’y ai non seulement trouvé les réponses aux questions que je me posais, mais aussi un courant philosophique, avec une dimension économique, mais pas seulement, qui, de mon point de vue, répondait à ce que j’appelle les sept péchés capitaux du libéralisme du laisser-faire.

En tout cas, les sept critiques que l’on adresse au libéralisme du laisser-faire, et quand je dis « on », il faut se rappeler, que nous assistons à la montée de l’alter-mondialisme dans les années 1990-2000, avec Porto Alegre notamment, à la grande critique du FMI, à la grande critique de Davos. Jean-Paul II lui-même dénoncera publiquement le libéralisme, perçu comme une vision économique individualiste et égoïste. Le consensus de Washington fut alors est fondamentalement remis en cause, de même qu’une certaine cette vision très monolithique d’un libéralisme. Cette vision où schématiquement, la solution passe simplement par moins d’Etat. Réduisez l’Etat et tout ira mieux. Il y a une partie de vrai dans des sociétés où la puissance publique devient trop présente (je pense bien sûr à la France), mais une telle conception me semblait être trop simple, pas assez nuancée, et l’ordolibéralisme, pour moi, apporte des réponses aux sept péchés capitaux. 

Quels sont ces sept péchés capitaux, ces sept reproches adressées au libéralisme ? 

  • être fondé sur l’individualisme avec la négation de la société. « La société n’existe pas » si l’on suit la phrase provocante de Margaret Thatcher… ;
  • suivre une logique financière, point barre. Seule la logique financière s’imposerait, seule la rentabilité pour tout et avant tout compterait ;
  • favoriser le consumérisme et le tout-marché ;
  • favoriser les monopoles et le gigantisme ;
  • accroître la pauvreté ;
  • être hypocrite vis-à-vis de l’État, puisque les libéraux critiquent beaucoup l’Etat, mais dès qu’il y a une crise financière ou économique un peu forte, ils ne sont pas les derniers à appeler l’État à jouer un rôle.

Et puis, il y a une dimension qui s’est rajoutée depuis, qui est aussi très intéressante, et que l’ordolibéralisme traite : les transformations environnementales et les dommages causés à notre planète.

Sur ces sept reproches, l’ordolibéralisme apporte des réponses. Extraordinaire ! J’ai donc trouvé un courant du libéralisme qui ne nie pas les critiques qui sont adressées et qui apporte un certain nombre de réponses. Il me paraît être un libéralisme d’équilibre, moins caricatural, vraiment plus d’équilibre, et finalement, une sorte de libéralisme européen qu’on opposerait au libéralisme anglo-saxon.

MB      Donc, c’est un libéralisme qui accorde une place plus importante à l’État ?

AKM      Alors, l’ordolibéralisme est un courant de pensée qui naît en Allemagne à la fin des années 1920 et qui prend de l’ampleur dans les années 1930, dans un pays qui avait pourtant décidé de complètement abandonner académiquement et philosophiquement le libéralisme. Ce n’est pas juste la montée d’Hitler et l’arrivée au pouvoir en 1933 du NSDAP qui entraînent cela. Cela a commencé bien avant, dans les milieux académiques, et même avant la Première Guerre mondiale, déjà, où le libéralisme était très critiqué. C’était Vienne qui était la capitale du libéralisme à la fin du XIXe siècle, pas Berlin.

Et donc, ces différents penseurs, économistes ou juristes, principalement, vont défendre le libéralisme à un moment et dans un pays où il a déjà quasiment disparu. Il disparaît d’aillerus complètement avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Cette première génération d’économistes et de juristes qui va finir par se dénommer elle-même ordo-libéraliste, ou ordo-libéraux, en référence au nom de la revue qui sera la revue Ordo, dans laquelle ils publieront des textes de référence, en y défendant un certain ordre. Mais pas au sens de l’ordre tel qu’on l’entend généralement, sécuritaire, mais ordo, au sens de la cité organisée, au sens augustinien, avec cette conviction profonde que le libéralisme du laissez-faire, a trouvé ses limites avec la crise de 1929. Mais que pour autant, il ne faut pas tout jeter du libéralisme.

L’ordolibéralisme, c’est d’abord un manifeste contre le libéralisme du laissez-faire, le libéralisme des autrichiens. C’est la conviction qu’un « autre libéralisme » est possible. Ce courant va connaître un grand succès jusqu’à la mort de Wilhelm Röpke, son représentant le plus médiatisé, en 1966. Malheureusement, et c’est un peu le problème de l’ordolibéralisme, il n’y a pas eu de véritables descendants dans le monde académique, contrairement au libéralisme mainstream, qui lui va retrouver toute la lumière dans les années 1970, avec notamment les prix Nobel de Hayek (1974) puis Friedman (1976).

Alors dans le contexte politique actuel, qu’est-ce que cela veut dire au XXIème siècle, l’ordolibéralisme ? Qui l’incarne ? Bien sûr, la CDU allemande, peut-être même le FDP, ce sont deux partis qui sont très fortement teintés d’ordolibéralisme. Mais encore une fois, en termes de capacité académique, l’ordolibéralisme s’est finalement éteint dans les années 60.

Mais le triomphe de l’ordolibéralisme, ce fut évidemment après la Deuxième Guerre mondiale, puisqu’ils conseillèrent la République fédérale allemande, notamment Ludwig Erhard. En particulier Röpke et Walter Eucken, auréolés de leur résistance au nazisme. Les ordolibéraux ont vraiment façonné le retour de la démocratie-chrétienne allemande et le redémarrage économique du pays alors sous occupation. En 1947-1948, l’Allemagne est au bord de l’effondrement. Il y a des millions de réfugiés, des millions de bâtiments détruits, l’économie est inflationniste, les Allemands font des heures de queue pour pouvoir manger. C’est un pays au bord du précipice, tout simplement.

Erhard, qui est considéré comme un homme fiable, va être choisi par les Britanniques et les Américains qui contrôlent à ce moment-là la partie ouest de l’Allemagne. Proche des ordolibéraux, il va les écouter sur la libération des prix et sur l’adoption d’une monnaie forte.

C’est l’arrivée évidemment du Deutsche Mark, qui remplace le reichsmark, ainsi que la fin du contrôle des prix. Cette politique économique est conçue et défendue par plusieurs économistes ordolibéraux. Les autorités britanniques et américaines sont pourtant totalement tétanisées en disant : « Mais cela va être un carnage. Il y a déjà de l’inflation. Si on libère les prix, ça va être encore pire. » Et pourtant, en un an, l’Allemagne repart sur les bons rails. Les produits reviennent dans les magasins, l’économie redémarre, l’industrie repart de l’avant, l’emploi s’accroît.

Et à partir de ce moment-là, l’Allemagne va se lancer.  Au bout de trois ans, les résultats sont spectaculaires. Le chômage a très fortement baissé. La croissance est importante. Le « miracle économique allemand » a commencé et va se poursuivre. On a donc un exemple concret de comment ça a marché. On a un laboratoire, cette Allemagne d’après-guerre qui va suivre les recommandations de ses économistes et connaître une croissance fulgurante pour en faire la grande puissance économique d’Europe et une des nations les plus riches du monde.

Mais les ordolibéraux, comme je l’évoquais, n’ont pas eu l’occasion académiquement de « faire des petits ». D’avoir en fait l’équivalent de Friedman. Il n’y a pas de prix Nobel ordolibéraux… Et c’est ce libéralisme du laisser-faire qui l’a emporté.

MB      Quels sont les fondements théoriques de l’ordolibéralisme ?

AKM      Si on essaie de synthétiser l’ordolibéralisme, la phrase clé, c’est une phrase de Röpke : « l’économie de marché est une condition nécessaire, mais non suffisante, d’une société libre, juste et ordonnée. »

Selon moi, c’est le slogan absolu de l’ordolibéralisme.

Cette idée de dire : l’économie de marché, il n’y a rien de mieux, mais cela n’est pas suffisant. Cela n’est pas suffisant pour avoir une société libre, juste et ordonnée. Chaque terme est très important.

Trois dimensions définissent concrètement pour moi l’ordolibéralisme.

Premier élément, l’ordolibéralisme est bien un libéralisme. C’est bien un libéralisme parce qu’il y a l’admiration des écrits d’Adam Smith,

  • parce qu’il y a une critique de l’étatisme, de la planification ; une haine du collectivisme et du totalitarisme,
  • parce qu’il y a une défense absolue de la propriété privée,
  • parce qu’il y a une défense de l’entrepreneuriat,
  • parce qu’il y a une défense de la liberté des prix,
  • parce qu’il y a une défense de la gestion budgétaire et monétaire rigoureuse,
  • parce qu’il y a une défense très appuyée de la concurrence.

La concurrence pour les ordolibéraux était à la fois un ressort et un régulateur. C’est un ressort parce qu’il stimule l’investissement et la création de richesses dans la société. Et c’est un régulateur parce qu’il casse les rentes potentielles qui priveraient la société de sa liberté.

C’est également un libéralisme, parce qu’il y a une méfiance vraiment très forte à l’égard de l’interventionnisme. Il y a une critique de l’État-providence, parce que l’État-providence est souvent inéquitable, cher et démotivant. Il y a une très forte critique du New Deal, et puis, même s’il y a une admiration, une critique du keynésianisme. Pas forcément celui de Keynes, mais celui que les interprètes de Keynes ont produit, c’est-à-dire une vision d’un interventionnisme qui est très mécanique, très « hydraulique » : faites du déficit, la croissance repartira. Et puis c’est une boîte de Pandore parce que cela donne une légitimité académique à tous les États qui veulent dépenser de l’argent.

Donc les fondements du libéralisme sont bien présents dans l’ordolibéralisme. Ce n’est pas une variante juste un peu plus interventionniste. Simplement, il y a une réflexion, et ce sont les deux autres dimensions que je veux évoquer : il y a une réflexion sur la place de l’État, et une réflexion sur l’éthique et la société. Sans ces deux dimensions, il n’y a pas l’ordolibéralisme.

La réhabilitation libérale de l’État, c’est une « troisième voie » entre le socialisme et le libéralisme du laissez-faire. L’État peut avoir un rôle à jouer, et d’abord, le rôle absolu, c’est de réguler la concurrence. Il faut qu’il y ait de la concurrence. Alors, on y pense bien sûr quand il y a les monopoles d’État, mais les ordolibéraux vont même plus loin. Les monopoles privés sont aussi des dangers pour la société. Lorsqu’à l’époque je travaillais sur l’ordolibéralisme, quand j’ai écrit le livre, en 2022 et 2023, on parlait beaucoup de la toute-puissance des GAFAM. Et je trouve que cette réflexion est importante parce que quand on a même des monopoles privés, cela peut être un vrai sujet pour la liberté en société. L’État doit donc être un régulateur de la concurrence. 

Mais, et c’est très sensible, notamment chez Röpke, l’État peut aussi accompagner les transformations de la société. Sur les infrastructures, la recherche, la formation, l’apprentissage, l’innovation. Mais à quelques conditions bien définies, qui permettent à la société de s’adapter et non pas de conserver.

Et trop souvent, on le voit notamment chez nous en France, l’État devrait protéger les situations existantes. Les ordolibéraux, eux, ne disent pas qu’il faut protéger ce qui existe. Ils disent qu’il y a des choses qu’il faut protéger, peut-être, mais le principe fondamental n’est pas de conserver, c’est d’aider à se transformer. Donc l’accompagnement de l’adaptation et de la transformation de la sphère productive, oui, mais pas conserver l’existant juste pour le conserver. Parce que cela coûte cher et que cela empêche les mécanismes d’économie de marché de se déployer.

La deuxième condition forte, c’est justement que cela soit conforme aux mécanismes de l’économie de marché. C’est-à-dire qu’un État peut intervenir, mais s’il intervient, il doit faire en sorte de ne pas dérégler les principes de l’économie de marché. Là encore, c’est une condition évidemment très structurante, parce que s’il y a une distorsion de l’économie de marché, cela peut générer des problèmes dans la société.

Il y a aussi l’idée, chez les ordolibéraux, qu’en cas de grave crise économique, l’État peut jouer un rôle en provoquant « l’étincelle ». Si on arrive à un moment où la société est complètement perdue, parce qu’il y aurait une forme de défiance absolue, une forme de perte de confiance totale des acteurs économiques et que plus personne ne veut investir, plus personne ne veut consommer, alors là, l’État peut intervenir pour redémarrer le moteur. 

Il y a également une réflexion profonde sur l’importance des inégalités. Les ordolibéraux sont plutôt favorables à de la redistribution pour éviter des trop gros écarts de richesse et de rémunération. Et enfin, une vision de l’État comme un État qui doit être le plus possible loin des pressions, des lobbies, privés ou publics. Presque un gouvernement d’experts, finalement. Le plus détaché possible, non pas de l’humain, je vais y revenir, mais des pressions individuelles potentiellement néfastes pour la société dans son ensemble.

Il y a d’ailleurs une très grande crainte des ordolibéraux que les groupes de pression puissent influer et influencer la politique économique d’un État. Donc une très grande défense de la décentralisation et d’une gestion de l’économie et d’organisation de la société au plus proche de l’humain. 

Le pays de référence pour les ordolibéraux, c’est la Suisse, avec un rôle du local très fort, avec un État national finalement peu important, des villes à taille humaine. Et bien sûr une économie libre.

Cette idée du « small is beautiful » dans l’ordolibéralisme est d’ailleurs une de ses limites, parce qu’on pourrait se dire qu’aujourd’hui qu’on manque justement de champions européens pour lutter contre les grands champions chinois ou américains. J’ai toujours eu une forme de critique de certains principes parfois un peu extrêmes de l’ordolibéralisme qui se méfient presque systématiquement de tout ce qui est « trop gros ».

Il y a enfin une troisième dimension dans l’ordolibéralisme. Oui, c’est bien un libéralisme qui réhabilite l’État. Mais c’est aussi plus qu’une vision économico-politique, en fait, c’est un véritable projet humaniste. Un humanisme que l’on retrouve chez tous les penseurs ordolibéraux, notamment de la première génération, qui se réclament de la pensée grecque, de Kant, des théologiens résistants de l’Église Protestante. Ils s’inspirent aussi d’une encyclique de Pie XI, dénommé « Quadragesimo anno », publiée en 1931, et qui est très fortement teintée d’idées qu’on va retrouver dans l’ordolibéralisme.

L’élément clé dans ce projet humaniste, c’est cette idée de la dignité de l’être humain au cœur de tout projet politique. Et les ordolibéraux sont obsédés par le fait que nous ne sommes pas juste des homo oeconomicus, nous sommes des homo culturalis, nous sommes des homo spiritualis.

Nous avons besoin, l’être humain a besoin, de se nourrir de spiritualité et de culture. Dans le projet ordo-libéral, il y a cette idée de rapprocher l’être humain de la nature, de choses simples à dimension humaine, et il y a cette très grande crainte et détestation de la massification. Cette idée que malheureusement nos sociétés modernes sont des sociétés qui dépersonnalisent, qui déshumanisent, qui standardisent, qui gomment les spécificités de chacun, de chaque être humain. Comme je l’indiquais, on y trouve même une pensée sur le développement durable et une critique très forte de la destruction de la nature que le libéralisme du laissez-faire a pu engendrer.

Il me semble qu’on arrive ainsi à proposer une économie de marché d’équilibre. On l’a souvent traduite en allemand par Sozialemarktwirtschaft, c’est-à-dire l’économie sociale de marché, qui est une traduction politique de l’ordolibéralisme finalement assez juste.

Dans l’ordolibéralisme, il y a au fond ces interrogations permanentes : Quelle est l’action appropriée ? Quelle est l’action juste ? Qui ne casse pas ce qui fonctionne, mais qui corrige ce qui ne fonctionne pas.

MB      Merci beaucoup pour cette vue d’ensemble et notamment les perspectives historiques. Selon vous, à quoi tient-il que l’ordolibéralisme ait été théorisé, puis appliqué, en Allemagne et non pas en France ? Est-ce que c’est lié justement à cet aspect intrinsèquement décentralisé de l’Allemagne ? Parce que cela pourrait être tentant pour des Français également, tout ce que vous décrivez… Est-ce que cela tient juste à la conjoncture historique ?

AKM      C’est passionnant, parce qu’en réalité, l’ordolibéralisme, on l’a un peu connu en France. Et on l’a connu ailleurs en Europe. Il n’y a pas que l’Allemagne. L’Italie se reconstruit dans l’après-guerre sur fond d’ordolibéralisme, avec une politique de libéralisme décentralisé qui fonctionne et qui a permis le miracle italien, au moins dans le nord de l’Italie.

En France, on a connu un épisode fortement teinté d’ordolibéralisme en 1958. C’est le retour du général de Gaulle au pouvoir qui nomme une commission d’experts avec Jacques Rueff, le plus grand économiste libéral français du XXe siècle, très proche des ordolibéraux, qui a notamment écrit la préface d’un livre de Ludwig Erhard dans sa traduction française.

Que va faire de Gaulle en 1958 sur les recommandations du plan Pinay-Rueff ? Dans une France qui était confrontée à des déficits, à un ralentissement économique, et à des craintes sur l’économie française en général, il va prôner une politique complètement ordolibérale. Une politique qui va incroyablement fonctionner, puisque derrière, cela va être une décennie de très forte croissance pour notre pays.

MB      D’accord. Donc vous diriez qu’en fait, la politique économique du général de Gaulle était plutôt…

AKM      Celle de 1958, pas celle de 1944. La politique de 1944, celle de la reconstruction, a été très matinée par l’étatisme puissant. En fait, on a trop tendance réduire le gaullisme à ses critiques du capitalisme et à ses idées sur la participation. 

Alors, tout le monde peut se revendiquer de la troisième voie, dès lors que cela n’est pas un libéralisme absolu du laissez-faire ou un socialisme puissant. Tout le monde est en troisième voie. Dès lors qu’on admet que cela sera une combinaison, la question, c’est le curseur.

Oui, mais France a connu, sans l’appeler ordo-libéralisme, sans même l’appeler libéralisme, mais la France a connu une politique vigoureuse de libéralisation en 1958 et dans les mois qui ont suivi. Une politique qui a engendré la très forte croissance observée ensuite.

Mais la France s’est toujours refusée à accepter l’idée qu’elle pouvait être libérale. Et, on l’a vu, pendant qu’il y avait Reagan aux États-Unis et Thatcher au Royaume-Uni, en France, on avait Mitterrand. Et on l’avait, au moins en 1981-1983, avec une politique fortement socialiste, tout simplement. La France était complètement à contre-courant.

Nous avons sans doute, d’ailleurs, raté ensuite la grande révolution dès la fin des années 1990 en Suède et en Allemagne. On connaît bien la situation allemande, ce qui s’est passé au milieu des années 2000, c’est-à-dire quand l’État-providence s’est réformé sous Schröder, avec les réformes Hartz en particulier. Mais un petit peu avant, il y avait eu des réformes libérales profondes en Suède aussi, un pays qui était arrivé au bout du rouleau avec sa social-démocratie historique.

Je ne dirais pas que ce fut de l’ordolibéralisme, mais il y a eu un pragmatisme économique vers plus de libéralisation. A partir du moment où on en revient à des règles d’équilibre budgétaire et de gestion rigoureuse des finances publiques, on s’inscrit déjà dans une logique très importante. Quand on libéralise, quand on privatise, quand on met en place des règles de concurrence, on rentre dans une logique libérale et, en particulier, ordolibérale, parce que l’État a quand même toujours joué un rôle, que ce soit en Allemagne ou que ce soit dans les pays scandinaves quand ils se sont réformés. 

MB      Est-ce que la France de 2026, en fait, est en théorie si loin que cela d’un modèle ordolibéral ? C’est-à-dire, concrètement et de façon réaliste du point de vue de l’application et de l’acceptation politique, qu’est-ce que vous iriez corriger en priorité pour se rapprocher de cet idéal ?

AKM      Il y a trois dimensions très fortes qui n’existent pas aujourd’hui en France, qui font que nous sommes loin d’une société ordolibérale.

La première, c’est la centralisation. Nous n’avons pas réussi la décentralisation en France. Nous restons un État profondément centralisé. Alors oui, on a donné un peu plus de pouvoir aux régions, mais on ne leur pas toujours donné les moyens financiers. Oui, on a donné un peu plus de missions aux communautés de communes et aux communes, mais sans leur donner les moyens financiers. On n’a pas une vraie décentralisation. Aujourd’hui, toute décision doit, à un moment ou à un autre, passer par Paris. Et ça, c’est complètement anti-ordolibéral. 

Si on prend la Suisse comme un exemple, on est complètement à l’opposé de ça. La première base, la première brique, ne peut être que déjà d’aller déjà vers une véritable décentralisation. Mais une décentralisation des moyens, pas seulement des missions à accomplir. Une véritable subsidiarité.

Le deuxième élément, qui est un élément profond dans l’ordolibéralisme, c’est évidemment la gestion rigoureuse des dépenses publiques. Sans s’attaquer aux racines du mal dans notre gestion catastrophique des finances publiques, il n’y a pas d’ordolibéralisme possible, il n’y a pas de société ordonnée possible. Et c’est compliqué politiquement car cela implique de réduire la dépendance d’une partie de la société. Il faut qu’il y ait pourtant ce débat-là dans notre pays. Où est-ce qu’on réduit la dépense publique ? Où est-ce qu’on peut la réduire ?

Et il ne s’agit pas de dire qu’il faut encore enlever des moyens aux hôpitaux. On voit bien qu’il y a des pans entiers de la société qui manquent de moyens. C’est tout le paradoxe de la société française, qui manque de moyens partout et pourtant qui n’a jamais autant payé d’impôts avec autant de dépenses publiques.

On est sur des niveaux records de dépenses publiques et de prélèvements obligatoires… C’est une vieille marotte libérale, mais c’est pourtant une réalité. Ce n’est pas parce que c’est répété depuis 25 ans que c’est devenu plus faux. Bien au contraire, c’est complètement incompatible avec une vision ordolibérale. Un pays qui prélève 46% de sa richesse en prélèvements obligatoires, qui dépense plus de 55% de son PIB en dépenses publiques, ça ne peut pas être une société ordolibérale. Donc il y a un travail énorme à faire sur la dépense publique.

Mais il y aussi une troisième dimension, de mon point de vue, sur laquelle il va falloir travailler, c’est une transformation de l’état d’esprit. Il y a une éducation à faire. Une pédagogie de la dépendance. Nous ne pouvons plus continuer ainsi ; et je mets aussi les entreprises dans ce lot, des entreprises qui quand elles ont des difficultés se tournent automatiquement vers la puissance publique. La dépendance à la chose publique est bien trop importante. Tant qu’il n’y aura pas une transformation de nos états d’esprit, et cela doit être porté par un projet politique puissant, qu’on ne voit pas beaucoup pour l’instant, on ne peut pas aller vers une société ordolibérale.

Parfois, je défends la démocratie chrétienne, parce que l’ordolibéralisme et la démocratie chrétienne me paraissent avoir beaucoup de points communs. Je ne suis pas du tout pour une disparition de l’État, je ne suis pas du tout pour passer « la tronçonneuse » pour reprendre la rhétorique du président argentin, Javier Milei. J’ai des amis libéraux qui défendent cela, et je peux le comprendre, mais ce n’est pas ce que je défends moi. Parce que je suis convaincu que c’est impossible politiquement à faire passer, et qu’il y aurait en plus des effets qui seraient politiquement impossibles à supporter.

Mais je pense qu’il faut quand même être radical. Des réformes radicales, économiques et politiques, mais des réformes qui s’inscrivent dans une logique où la puissance publique conserve un rôle. Les Français sont très attachés au système de la sécurité sociale. On peut le regretter, mais c’est un fait. Oui, cela coûte beaucoup d’argent, oui, il va falloir réformer notre système social en profondeur mais on ne peut pas « supprimer » d’un trait des organisations qui existent depuis longtemps et qui ont façonné notre société. En revanche, aménager, transformer, proposer des options, des alternatives, oui, il y a des choses à faire.

Donc on va forcément être dans la nuance. Je ne crois pas du tout au grand soir, qu’il soit très socialiste, ou au contraire, un libéralisme du laissez-faire. Je n’y crois pas pour la société française.

Je comprends qu’il y ait beaucoup d’admiration pour ce qu’a fait Thatcher ou pour ce que fait Milei aujourd’hui. C’est inspirant et je fais d’ailleurs partie de ceux qui, en France, ont parlé du caractère inévitable de la « révolution libérale argentine ». Mais, la France n’est pas (encore) dans la situation de la Grande-Bretagne des années 1970 ou de l’Argentine de 2023.

En revanche, il devient indispensable de gérer de façon beaucoup plus rigoureuse nos finances publiques et il va falloir trouver, construire un consensus.

Je suis plutôt optimiste et je crois qu’une partie des Français aujourd’hui le comprennent. Que les finances publiques sont vraiment, vraiment très attaquées, très fragilisées, que l’État ne peut pas tout. 

Mais la grande difficulté reste que tout le monde est pour la réduction des impôts pour soi-même, mais pas pour les autres. On dit souvent qu’on ne peut pas gagner une élection en promettant du sang et des larmes. Eh bien, je ne suis pas si certain de cela. Car il vaut mieux du sang et des larmes pour aller vers un mieux, plutôt que l’effondrement.

Ce dont nous manquons aujourd’hui en politique française, c’est un discours responsable, qui s’appuie sur un corpus idéologique. Et pour moi, ce corpus idéologique, c’est l’ordolibéralisme, qui est justement le libéralisme le plus adapté à nos sociétés européennes, parce que c’est un libéralisme d’équilibre.

Mathieu Baudier

Ingénieur indépendant à Berlin, diplômé de l'École Centrale Paris et de l'Académie diplomatique de Vienne, ancien membre du Comité scientifique de l'Institut des Démocrates européens (auteur de « La guerre d'après », L'Harmattan, 2022).

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