Le cercle centriste de réflexion et de propositions sur les enjeux internationaux

OPINION – Un libéralisme français peut-il être internationaliste ?

Un décalage, une dissonance, m’a toujours interpellé entre, d’une part, les différentes tentatives depuis les années 1980 de faire émerger un libéralisme français influent et pertinent, et, d’autre part, ce que j’ai pu observer des implications d’une action libérale moderne dans le contexte de pays d’Europe de l’Est et du Moyen-Orient, sortant ou souffrant de véritables dictatures étatistes.

Quand on évolue dans un tel contexte international, les forces politiques qu’on définit très communément comme libérales sont portées par des personnes aux profils étonnamment similaires, vu la diversité des contextes : cosmopolites, tolérants sur tous les plans, farouchement attachés à l’État de droit, assez indifférents à la grandeur de leurs petits pays.

Dans les pays stables et riches d’Europe de l’Ouest et du Nord, une caractéristique structurante des libéraux est de s’intéresser et de s’engager pour la liberté en Europe de l’Est et, dans une moindre mesure, au Moyen Orient. Pendant le Printemps arabe, le groupe libéral au Parlement européen avait dépêché une personne à temps plein au Caire, afin de suivre ces bouleversements qui suscitaient alors l’espoir d’un triomphe de la liberté dans l’espace euro-méditerranéen. Les partis libéraux européens, ou les pays à tendance généralement plus libérale comme le Royaume-Uni, ont toujours été à la pointe du soutien à la révolution démocratique ukrainienne de 2013 comme de la lutte contre l’expansion de la dictature de Vladimir Poutine.

Enfin, il est de bon ton actuellement, même si peut-être un peu prématuré, de proclamer la fin de « l’ordre international libéral ». L’internationalisme libéral est un paradigme bien défini dans le cadre des relations internationales, qui a probablement connu son apogée durant les années 1990. Il promeut le libre-échange dans le cadre d’organisations internationales telles que l’OMC ainsi qu’une approche collective de la sécurité reposant sur la charte et les institutions de l’ONU. Il formalise le cadre légal d’interventions armées violant les souverainetés nationales, quand cela s’avère nécessaire pour imposer le respect du droit international : le droit d’ingérence et la responsabilité de protéger. La France a soutenu cette approche car elle lui permettait de garder un poids démesuré par rapport à sa puissance réelle en tant que membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU, et parce que ses grandes entreprises profitaient de l’ouverture de nouveaux marchés.

Cependant, alors que l’internationalisme libéral était censé être l’idéologie dominante du monde occidental, on cherche vainement durant les trente dernières années les personnalités françaises qui auraient porté en même temps l’étendard libéral au niveau national et celui de la liberté et de la dignité, non pas d’autres peuples, mais bien de millions d’étrangers souffrant de l’arbitraire, de la guerre, ou de la capture de leurs États par des élites corrompues. Une constante de ces récurrentes incarnations libérales françaises est, au niveau international, une vénération pour les figures de Margaret Thatcher et Ronald Reagan, alors qu’aucun des deux n’appartenait aux partis libéraux de leurs pays respectifs. En termes de politique étrangère, on propose en général un atlantisme, certes rafraîchissant par rapport au poussiéreux consensus « gaullo-mitterrandien », mais plutôt néoconservateur que libéral, c’est à dire prônant la suprématie américaine et non celle du droit international.

Je ne sais si elle aurait apprécié ce qualificatif, mais quand je pense à une personnalité française libérale internationaliste, c’est à Marielle de Sarnez montant sur la scène de l’Euromaïdan fin 2013. Apportant de façon si française, car visionnaire, courageuse, révolutionnaire, non pas la voix et le soutien de la France, mais ceux de l’Europe toute entière. De l’Europe non pas comme une puissance prête à s’enliser pour des décennies dans une guerre de frontières avec la Russie, mais comme un ensemble cohérent de valeurs libérales universelles. Imparfait certes, mais fonctionnel et résilient depuis des décennies.

La sensibilité à ce paradoxe tient certainement à mon cheminement propre, comme Français, jusqu’au point d’assumer que je suis en fait un libéral. Le propos de ce court essai est donc de rationaliser progressivement toutes ces observations en formulant et décortiquant une simple question : « Un libéralisme français peut-il être internationaliste ? ». Il ne s’agit pas de considérer si un tel libéralisme serait souhaitable ; mais ne serait-ce que chercher à en définir les termes apporte des éclairages originaux sur certaines problématiques clés.

Le terme « libéral » est connoté tellement négativement dans notre pays, par tous les bords politiques, qu’il y a comme un coming out à effectuer pour s’en réclamer. Cela explique peut-être aussi la passion et l’énergie qu’on trouve toujours chez les participants à ces différentes tentatives, plus ou moins groupusculaires, de faire émerger un libéralisme français moderne. Le plus souvent, c’est pour eux la réalisation que l’État français est devenu un véritable frein au développement et à l’apaisement du pays qui a fait émerger, d’abord ce sentiment d’appartenance, puis cet engagement pour un changement profond. Je souscris à leurs analyses et à bon nombre des solutions proposées, mais ayant vécu ma vie d’adulte hors de France dans des pays tous plutôt libéraux, cela ne me touche pas franchement dans mon vécu. Réciproquement, j’ai été marqué par l’interventionnisme libéral en ex-Yougoslavie, j’ai accompagné l’échec des libéraux lors du Printemps arabe, et plus simplement je suis en général aligné avec les partis libéraux des pays avec lesquels j’interagis. Hors du contexte français et abonné depuis 25 ans à The Economist, je n’ai pas vraiment à réfléchir si ce qualificatif s’applique à moi, tellement c’est évident.

Avant de se constituer en un think-tank ou en un micro-parti, ou bien avant de chercher à influencer de l’intérieur des partis conservateurs, radicaux, ou chrétiens-démocrates, se définir comme libéral français commence par un cheminement individuel. Et le point de départ est tout simplement rarement l’internationalisme.

Avant d’avoir « un libéralisme français », quel qu’il soit, on a toujours « des libéraux français », individuels. Formulé ainsi, cela paraît naturel pour une philosophie politique qui place résolument l’individu en amont du groupe. Mais, comme le libéralisme est objectivement peu présenté et peu étudié durant la scolarité en France, on y accèdera par ses propres moyens, sans bâtir sur des connaissances de base communes à tous, comme par exemple pour le marxisme ou le nationalisme. Quand vient inévitablement le temps de l’action collective, la priorité sera naturellement donnée aux expériences les plus communes, en particulier celle du rôle écrasant et exaspérant de l’État.

Si on se penche maintenant sur le terme « internationaliste » lui-même, toujours dans le contexte français, on va naturellement penser à des mouvements de gauche. Les Internationales socialistes bien sûr, la myriade de mouvements trotskystes, tiers-mondistes, anti-sionistes, campistes, droitsdelhommistes, etc. Cependant, ce moteur semble avoir été largement abandonné par la gauche de gouvernement et être plutôt un vernis provocateur pour les populistes de Jean-Luc Mélenchon, dont les propositions concrètes sont généralement nationalistes.

L’héritier de la tradition internationaliste démocrate de gauche est certainement Raphaël Glucksmann, de par son parcours et ses convictions. Il serait la seule personnalité politique actuelle qu’on pourrait décemment qualifier d’internationaliste libéral. Mais on l’imaginerait aussi mal accepter le stigmate du mot « libéral » qu’on imaginerait les libéraux français ne pas être effrayés par ses propositions économiques interventionnistes, probablement nécessaires pour qui veut être accepté comme « homme de gauche ». Peut-être s’agit-il là d’une de ces incompatibilités indépassables qui condamnent les uns comme les autres à être constamment à la marge, alors qu’ils sont en fait en plein centre…

La droite conservatrice reste structurellement fidèle au nationalisme modéré du général de Gaulle, mais on a vu émerger ces dernières années au niveau de la droite populiste des tentatives de s’articuler avec des mouvements similaires à l’international, notamment ceux structurés autour de Viktor Orbán, Vladimir Poutine, ou Donald Trump. Ces mouvements étant expressément antilibéraux, et certainement pas internationalistes, on ne le notera que pour souligner le paradoxe d’ultranationalistes qui semblent parfois plus cosmopolites que nos propres libéraux. En revanche, plus spécifiquement au niveau des libertariens, la réussite électorale et économique de Javier Milei en Argentine est clairement une nouvelle inspiration, même si objectivement très spécifique et sans grand-chose à dire sur les problématiques internationales.

On peut donc être internationaliste sans être libéral, et on peut être libéral sans être internationaliste. Le libéralisme n’est pas une idéologie, qui se devrait de converger vers une réponse certifiée à la totalité des questions politiques. Autour de ses quelques principes fondamentaux, il peut être tout aussi cohérent d’être indifférent aux millions de désespérés fuyant la guerre, la torture, et les dévastations causées par le changement climatique, que de hausser les épaules face au drame d’entrepreneurs condamnés par la fiscalité à vivre à Genève ou Bruxelles. Dans le premier cas, on peut avoir une vraie critique libérale des effets négatifs causés par l’aide humanitaire ou l’aide au développement, et notamment évaluer objectivement les cas où celles-ci ont contribué à prolonger des conflits et à financer des régimes corrompus. Dans le second cas, on considérera que la paix civile et internationale ainsi que la légitimité du régime démocratique sont plus prioritaires, notamment pour le commerce, que de maximiser à tout prix l’efficience économique dans un pays déjà très prospère. Supprimer quelques inégalités démesurées, même si elles n’ont pas de véritables conséquences ni positives ni négatives, et investir quelques points de PNB pour éviter d’être entourés de régions à feu et à sang, du Sahel à l’ex-URSS en passant par le Levant, cela peut se justifier froidement par l’objectif d’établir et de préserver l’ordre, sans lequel la liberté est impossible.

Libéral et Français, libéral et internationaliste ; qu’en est-il finalement de la tension entre être Français et internationaliste ? Un point commun entre toutes les formes de libéralisme est une grande méfiance envers l’État, vu comme nécessaire pour fournir un cadre légal rationnel, aussi minimal soit-il, mais disposant ainsi de la puissance requise pour restreindre la liberté, soit violemment, soit progressivement. Mais il se trouve par ailleurs que, de façon particulièrement aiguë en France, l’État est un État-Nation. Parmi ce qui nous menace comme immixtion dans nos affaires privées et comme arbitraire, qu’est-ce qui vient du monstre administratif et bureaucratique, et qu’est-ce qui vient de l’imposition active d’une certaine idée nationale, perçue comme existentielle pour le pays ?

La France est un pays qui s’est construit et défini depuis des siècles autour d’un pouvoir fort ; on aura donc sans surprise une administration robuste et très présente. La suppression brutale des options alternatives à la langue française est profondément illibérale, mais elle a été et reste une composante majeure de ce qui définit le pays. L’interdiction très ferme des signes religieux dans un grand nombre de contextes est évidemment une hérésie pour la plupart des libéraux dans le monde, mais ce rapport au religieux s’explique par le traumatisme des rapports avec l’Église catholique, et la menace ancienne posée par cette appartenance alternative, fondamentalement supranationale.

Ce qui amène à un dernier axe de réflexion, au-delà des questions conceptuelles, à propos de cette République héritière de la plus grande Révolution libérale de l’Histoire. On peut définir la France comme « un plébiscite de tous les jours », qui doit être constamment forgé, et le libéral devra alors accepter ce que cela implique comme place imposante de l’État. Ou bien on peut considérer que ce qui définit encore plus un Français que cette action collective, ce sont l’esprit critique et l’exigence de rationalité dans l’organisation de la Cité. Autrement dit, le système métrique plutôt que « une certaine idée » romantique.

Il est difficile à un esprit rationnel et scientifique de croire en la « main invisible », alors que de multiples observations et la recherche moderne en économie montrent bien que les marchés ne sont le plus souvent pas efficients naturellement. De même qu’il lui sera difficile de croire que c’est véritablement un consensus immanent mystérieux qui incarne une France si diverse et si râleuse.

Est-ce à dire que l’irrationnel, et en particulier le religieux, doit être éradiqué ? Pour toute personne religieuse, il y a une tension inévitable en termes d’allégeances et de cas de conscience entre son appartenance à d’autres communautés et l’ordre légal qui s’impose à elle. Le socle libéral permet de résoudre cette difficulté, en limitant justement le politique au domaine rationnel de la Loi. On protège ainsi réciproquement la société et l’individu de l’imposition à tous par quelques-uns d’objectifs comme le « grand soir », l’ordre moral, ou un indéfinissable « intérêt national ». La question d’une approche internationaliste face aux problèmes planétaires, comme d’ailleurs celle de trancher enfin entre une fédération ou une confédération pour l’Union européenne, se ramène en fait à décider en conviction du niveau où doit se trouver la souveraineté ultime. Libre à chacun d’y réfléchir, et de choisir.

Mathieu Baudier

Ingénieur indépendant à Berlin, diplômé de l'École Centrale Paris et de l'Académie diplomatique de Vienne, ancien membre du Comité scientifique de l'Institut des Démocrates européens (auteur de La guerre d'après, L'Harmattan, 2022).

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