Le cercle centriste de réflexion et de propositions sur les enjeux internationaux

L’individu sous les armes : le libéralisme à l’épreuve de la conduite de la guerre

« La discipline faisant la force principale des armées, il importe que tout supérieur obtienne de ses subordonnés une obéissance entière et une soumission de tous les instants ; que les ordres soient exécutés littéralement, sans hésitation ni murmure1 ». Cet extrait d’une ordonnance d’infanterie du 2 novembre 1833 donne le ton de la vie militaire. Confortant l’image d’Épinal, l’expérience historique ne manque pas d’exemples de conduite dirigiste au point de faire apparaître celle-ci comme une constante essentielle de la guerre – comprise ici comme un conflit entre deux entités sociales qui emploient la force pour contraindre l’autre à exécuter sa volonté. Primat de l’État sur l’organisation sociale et les libertés individuelles, concentration ordonnée des masses industrielles et humaines, mise au pas violente d’individus réticents ou résistants ; au-delà même du quotidien du combattant, rien ne semble plus contraire à la défense de la propriété, de la sécurité et de l’autodétermination de l’individu que la guerre.

Considérant au contraire le libéralisme comme la pensée d’une organisation sociale où règnent le primat de la personne, le respect de la liberté, de la propriété et de la vie de l’individu contre les ingérences autoritaires et dirigistes2, rien ne semble plus illibéral que la guerre. Pourtant, les régimes politiques dits libéraux ont fait l’expérience de ces guerres sans subir l’annihilation ; conséquence possible d’un échec dans la conduite de la guerre. Serait-ce par abandon des valeurs libérales pendant ces « parenthèses » de l’Histoire ? La liberté de l’individu à déterminer son action et le respect de la personne humaine sont-ils donc pleinement proscrits pour l’Homme en guerre ? Poussant le questionnement plus loin, la conduite de la guerre peut-elle seulement être efficiente dans les règles admises de l’économie et de la démocratie libérales ? En somme, le libéralisme est-il incompatible avec la conduite de la guerre ?

Sans se pencher ici sur le rapport entre libéralisme et mitigation ou origine des guerres (selon les acceptions idéologiques de chacun), nous tenterons de considérer la pensée libérale au prisme de la conduite de la guerre. À cette fin nous interrogerons la place de l’individu comme combattant militaire3 dans une société face à la guerre. Dans ce cadre, empreint d’individualisme méthodologique, nous partirons de l’individu dans la guerre pour constater son écrasement structurel par les mécanismes psychologiques et sociaux d’une conduite efficiente de la guerre, avant de déterminer que l’absolue annihilation de la personne n’est ni possible ni souhaitable pour qui recherche la victoire. Qu’en somme, s’il n’y a rien de plus éloigné de l’idéal libéral que la conduite de la guerre, celui aux pratiques les plus libérales a le plus de chances de vaincre.

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  1. Il n’y a rien de plus éloigné de l’idéal libéral que la conduite de la guerre…

La guerre, dans notre définition, n’existe pas entre deux individus, il faut que le conflit qui oppose les individus le soit entre deux entités sociales. Pourtant, ce sont les individus, organisés, qui la font. Dans cet apparent paradoxe se retrouve la question primordiale des penseurs libéraux, notamment contractualistes, quant à la libre participation des individus à la société et l’équilibre toujours instable entre intérêt individuel à la libre participation à la collectivité et sujétion de l’individu, esclave contraint de sa collectivité.

Nous verrons ainsi que la conduite de la guerre remet fortement en cause la libre association de l’individu avec sa collectivité, sans respect d’un éventuel droit de retrait ou de résistance à l’oppression, qu’elle contraint ainsi la société à s’organiser au mépris du fonctionnement des démocraties libérales, et qu’elle tire même une efficience particulière à faire disparaître le libre arbitre chez les individus.

  1. La sujétion militaire porte en elle les failles de la théorie de l’association volontaire à la société
  1. L’idéal de la société libérale sous-entend une participation sous conditions de l’individu au collectif

Schématiquement, les hypothèses contractualistes, bien que multiples et parfois contradictoires, ont pour principe commun l’intérêt de l’individu à accepter certaines contraintes d’un collectif, allant, en fonction des acceptions, de l’intérêt à voir la protection de sa vie assurée par un collectif (dans une certaine lecture de Hobbes) à la préservation voire l’optimisation utilitariste de la propriété individuelle par l’association des hommes (chez Locke notamment). Ces hypothèses de philosophes politiques, contractualistes comme utilitaristes, sont indissociables d’une pensée libérale qui concilie préservation de la libre détermination de l’individu comme idéal et sa vie en société comme fait. Le transfert, réel ou supposé, de la capacité de violence à l’État est ainsi un aspect fondamental de ces pensées. Si elle se retrouve dans la capacité de l’État à monopoliser la violence contre les individus de sa société (police/justice), cette logique se retrouve également dans le monopole de l’État à mener la violence contre d’autres sociétés, c’est-à-dire à conduire la guerre. Pour Adam Smith, il s’agit même du premier des devoirs du souverain avant celui de la paix interne : « Le premier [devoir du souverain], c’est le devoir de défendre la société de tout acte de violence ou d’invasion de la part des autres sociétés indépendantes. Le deuxième, c’est le devoir de protéger autant qu’il est possible chaque membre de la société contre l’injustice ou l’oppression de tout autre membre, ou bien le devoir d’établir une administration exacte de la justice.4 ». Ce transfert, qui autorise donc l’individu à être soumis à une contrainte, doit, pour être conforme au principe d’association, être soumis à des limites, jusqu’à celui du refus de la contrainte ; limites que la conduite de la guerre, avec ses contraintes sur les libertés individuelles et son risque sur la vie, tend à rendre impossible.

  1. L’état militaire est difficilement compatible avec le principe de libre association

En effet, si l’armée de métier, avec ce qu’elle comporte de contractualisation dans le fait de servir à titre volontaire, semble parvenir à un équilibre dans le choix individuel de la vie sous contrainte5, les sujets de la conscription et de la mobilisation générale d’un côté, du déserteur et du traître de l’autre, font quant à eux peu de cas des principes d’autodétermination de l’individu.

La conscription comme service militaire obligatoire et plus encore la mobilisation générale s’accordent peu avec la libre contractualisation de l’individu avec sa société. De fait, l’obligation de servir s’impose à l’individu – généralement dès sa majorité, donc avant sa capacité à voter dans la plupart des démocraties libérales – sous peines de sanctions généralement privatives de liberté6 avec peu, sinon aucun moyen échappatoire. Le remplacement militaire – soit le fait de verser une somme à une famille ou à l’État contre une exemption de service, voie relativement plus respectueuse des libertés mais économiquement inégalitaire – a été aboli en France dès 1905. De même, l’existence, très récente, du statut d’objecteur de conscience dans certains pays occidentaux s’accompagne d’une autre obligation de service non-militaire. On note, en outre, la grande difficulté, en France, à en faire adopter ne serait-ce que le concept par la loi du 21 décembre 1963 – jusqu’à la singularité juridique de son article 11 qui en sanctionnait la publicité7 – dont les parlementaires s’inquiétaient, y compris après le vote, des effets délétères croissants sur la masse de conscrits8. Ajoutons par ailleurs que cette libéralité est juridiquement caduque du fait de la suspension du service militaire obligatoire (l’une s’appliquant dans le cadre de l’autre).

  1. L’État en guerre refuse catégoriquement à l’individu le libre choix de son association

Face à l’ennemi, d’un point de vue individuel, peut s’imaginer un calcul coût/avantage favorable à l’abandon du combat en vue de préserver sa vie (impératif hobbesien) ou le ralliement de l’actuel ennemi afin de préserver, voire de faire fructifier, sa propriété privée dans une logique utilitariste9. Il s’agirait de choisir librement de se lier à une autre entité sociale en abandonnant la première moins à même d’optimiser le gain personnel. Ces capacités individuelles sont là encore très sévèrement réprimées y compris dans nos démocraties libérales. Ainsi, en France, le fait pour un militaire de se constituer volontairement prisonnier avant d’avoir épuisé tous les moyens de combattre est-il proscrit10, et le fait de s’engager personnellement en échange de sa liberté à ne plus porter les armes contre l’ennemi est puni d’une peine d’emprisonnement11. Plus encore, en temps de guerre, le fait pour un civil ou un militaire français de provoquer la reddition ou la perte d’un navire ou aéronef est quant à lui puni de la réclusion criminelle à perpétuité, soit de la même manière que l’intelligence avec l’ennemi et la transmission de matériels ou d’informations intéressant la défense nationale12.

La conduite de la guerre n’est pas seulement illibérale dans la structuration sociale contraignante des libertés individuelles qu’elle engendre, mais également, plus profondément, dans la recherche de l’abolition du libre arbitre comme vecteur d’efficience.

  1. La recherche de l’efficience dans la conduite de la guerre tend à se construire dans le renoncement au libre-arbitre

Les expériences de la conduite de la guerre font apparaître un avantage guerrier collectif à fondre, et à faire plier, l’initiative individuelle dans un mouvement commun autant qu’à dépersonnaliser l’action militaire. L’efficience tactique de la négation de la personne et de son originalité se retrouve en effet autant dans l’intérêt qu’a le collectif à nier l’autonomie de décision que dans l’intérêt qu’a l’individu lui-même à se plier à sa dé-personnalisation.

  1. Il est optimal pour le succès collectif que la personnalité soit contrainte sinon abolie

La conduite de la guerre ne s’improvise pas. C’est donc – outre la figure prosaïque de l’uniforme et du matricule – dans la contrainte des corps et des esprits figurée par l’entraînement du soldat que nous pouvons étudier au plus près la défiance intrinsèque de la conduite de la guerre vis-à-vis de l’individu comme personne, au profit de l’efficience au combat. Le « drill », composante essentielle de l’instruction prussienne « waffendrill » et commune dans son esprit à toute armée contemporaine, suppose en effet la répétition de mouvements précis, partagés par tous les membres d’une unité jusqu’à l’armée toute entière, visant à une mise en œuvre simple et efficace de ces mouvements en situation de grand stress. De l’ordre serré des phalanges macédoniennes aux actions synchronisées de pénétration d’un bâtiment, si le vocabulaire moderne n’évoque plus expressis verbis le « dressage » des hommes13, ces formations ont toutes pour but de faire s’exécuter le soldat de façon mécanique ; à l’abri des interférences de sa pensée individuelle estimée comme généralement suboptimale en situation de combat.

D’une part, par pure économie de moyens et besoin immédiat de mise en état de combat de grandes masses d’hommes d’horizons différents, le « drill » permet une pédagogie unique, assimilable rapidement autant par les formateurs que les formés, en raison de sa rigueur, sa simplicité relative et sa répétibilité. La faible variabilité des techniques permet en outre d’intégrer le retour d’expérience des conflits passés ou en cours sans que celle-ci ne soit même perçue par le soldat mettant en œuvre sa technique. Le soldat n’a pas à se demander s’il s’agit de la bonne méthode dans son cas présent ; il s’agit de la bonne méthode universelle et issue d’une expérience qui le dépasse et dont il n’a pas même à prendre conscience pour être efficient. La répétition machinale fait ainsi intégrer à l’individu la sagesse collective prescrite.

D’autre part, le combat, naturellement chaotique et imbriqué, fait cas marginal de la performance individuelle ; la figure du héros qui emporte le combat par sa capacité d’innovation ou sa valeur propre et originale n’est pas la figure du combattant moderne14. Dans une vision de la bataille comme duel ou multitudes de duels, l’idéal emporterait en effet que chaque fantassin soit un tireur expert ajustant chacun de ses coups. Or c’est l’esprit inverse qu’impulse la formation française du tir collectif avant la Première Guerre mondiale, pourtant abondamment accompagnée de traités théoriques et pratiques ; allant jusqu’à constater une absence de différence dans la précision du tir entre troupes entraînées et peu entraînées15. Cet avantage du feu massif – en interdiction ou comme condition d’appui d’un assaut – se retrouve tant dans les règlements précédant le premier conflit mondial, que dans les manuels16 et constats17 en fin et sortie de cette guerre, et dans les instructions contemporaines (où, si l’instruction à la précision du tir individuel s’est nettement accrue, l’assaut d’infanterie s’envisage toujours sous tir d’appui massif et autant que faire se peut avec l’aide d’armements collectifs à grande cadence de tir18). Cet exemple est particulièrement éclairant : en effet il pourrait être argué que ce type de feu collectif devait être la norme du fait de l’imprécision des armes à feu à une certaine époque (pré-fusil à canon rayé par exemple). Or, la précision des fusils de la Première Guerre mondiale et plus contemporains autant que le passage du combat en rangs serrés aux formations en tirailleurs ne permettent pas de conserver cette variable comme seule explication de la négation de l’individualité exceptionnellement performante comme déterminant du combat.

Outre l’acquisition de réflexes techniques de mise en œuvre des armements, le « drill » peut s’accompagner de la désensibilisation de l’individu à la violence en vue d’ôter le doute moral lors de l’action de destruction – qui serait par essence inefficient au combat. Certaines études de psychologie au combat montrent en effet une répugnance des hommes à tuer. Ainsi, la mise en place d’un « drill » spécifique au tir réflexe sur cibles basculantes représentant des humains (tir réflexe dès apparition de la cible) et dans une logique pavlovienne19 a sensiblement vu augmenter le pourcentage de soldats tirant pour tuer dans l’armée américaine pendant la guerre du Vietnam ; passant de 20 à 25% des personnels déployés pendant la Seconde Guerre mondiale à 95% d’après les recherches du lieutenant-colonel Grossman dans On Killing20.

  1. Il est optimal pour l’individu de se plier à la négation de sa personnalité

Outre l’intérêt que peut avoir le collectif à limiter voire supprimer l’expression de l’individu au profit du collectif (indépendamment de la survivabilité de l’individu en question), la négation du libre-arbitre peut s’avérer pour l’individu lui-même un avantage au combat.

Les vertus de l’application mécanique des techniques du combattant s’entendent en effet également d’un point de vue individuel. Ainsi, à nouveau du point de vue du « drill », le conditionnement réflexe contrôlé est vecteur de réduction du stress pour le combattant qui retient ses émotions du moment présent. Ainsi, la répétition des mouvements enseignés offre à l’individu un cadre cognitif connu dans le chaos et permet à celui-ci d’avoir une utilité combattante alors que ses sens sont en surcharge. La sujétion aux automatismes connus en vue de combattre paraît la seule arme à disposition de l’individu pour éviter le stress dépassé entraînant, à défaut, la sidération, l’agitation inutile ou la fuite21. L’intérêt du « drill » dans la capacité au combat de l’individu face au stress s’analyse plus particulièrement encore dans les exemples de mauvais « drill » qui, en conditionnant le combattant dans des situations inutilement compliquées ou artificielles qu’il ne retrouvera pas sur le champ de bataille, peuvent geler le combattant pleinement décontenancé et n’ayant plus aucun support mental. Bien loin de pouvoir mettre en œuvre ses capacités de libre volonté face à l’échec du « drill », l’absence de réponse offerte par le conditionnement renvoie directement le combattant vers le stress dépassé22. Les techniques enseignées dans le cadre du « drill » ne sont dès lors pas des méthodes efficientes mises à disposition du libre arbitre de l’individu, dans une logique de boîte à outils, mais bien une substitution de l’action mécanique au libre-arbitre, pour le pire ou le meilleur.

Par ailleurs, la foi dans le collectif plus que la confiance dans l’approche individuelle peut s’avérer une autre facette de la disparition de l’individualité au profit de l’efficience au combat. Ainsi en est-il de la soumission à des schémas tactiques prédéfinis, comme optimisation de l’action combinée des hommes23 ; dans un format de « drill » non plus individuel mais collectif. Un exemple classique pourrait être la phalange grecque, décrite par Polybe, et la protection offerte à l’individu par le bouclier de son voisin. Peut également être évoqué l’exemple moderne de la pénétration dynamique de bâtiment dans diverses tactiques, notamment françaises, de combat en zone urbaine. Celle-ci repose en effet sur une entrée synchronisée de la cellule combattante au sein de laquelle chaque élément prend en compte une zone particulière ; par conséquent chaque individu laisse non couvertes des zones potentiellement dangereuses pour lui en se référant pour seule protection à la couverture de ses camarades. Pourtant cette situation permet une prise en compte plus rapide de chaque angle, et donc son potentiel « traitement », que si elle était effectuée individuellement ; renforçant la survivabilité de chaque élément de l’ensemble.

Mieux encore, l’acceptation irrationnelle de la mise en danger personnelle et la foi partagée dans le collectif peuvent être les conditions sine qua non de la survie dans la bataille. Ainsi en est-il notamment dans le cadre de l’assaut à la baïonnette : longtemps mythifiée et donnant lieu à une véritable escrime de guerre dans une logique de duels24, la réussite d’une charge à la baïonnette dépend pourtant pour l’essentiel du maintien de la cohésion d’un groupe face au délitement de son adversaire, le groupe cédant en premier avant le choc – qui n’existe de fait pas ou si peu – se faisant décimer physiquement ou par dislocation de l’unité25. En d’autres termes, il en va de la survie de l’individu de se porter collectivement au-devant du danger ; l’hésitation individuelle, contagieuse, emportant l’échec, létal. En s’oubliant comme individu, ce dernier augmente paradoxalement sensiblement ses chances de survie.

Dans une moindre mesure, cette recherche de l’abolition du libre arbitre ou des restrictions humaines au combat ont poussé ou poussent encore nombre de structures combattantes à entreprendre plus loin le principe de suspension du discernement individuel au combat, notamment dans la consommation de psychotropes. De la cocaïne aux amphétamines, en passant par l’alcool, ces drogues, utilisées par tous types d’armées dans l’Histoire, contraignent l’individu à abandonner des mécanismes de protection de sa personne (fatigue, douleur), à réduire ses réticences à la mise en danger ou à la destruction d’autres individus comme, également, à gérer les traumas vécus pour combattre dans la durée26. Dès lors, l’individu en guerre peut voir un intérêt, pour son efficience guerrière, à choisir la contrainte ou la disparition de sa pleine conscience.

Aussi, l’individu lui-même peut-il trouver un intérêt à assimiler et respecter une dépersonnalisation de son action. Si la pensée libérale compose avec les contraintes que peuvent faire peser les normes du souverain sur l’individu pour assurer le bien du collectif dont il est membre, la négation absolue de sa personne au mépris de sa libre conscience et de sa vie ne saurait, ontologiquement, en être une déclinaison.

Absence de droit de retrait ou de protection y compris pour sa vie ou sa liberté de mouvement ou d’expression, conditionnement mécanique et efficience démontrée de la disparition du libre-arbitre dans la conduite des actions de combat ; aucun de ces éléments ne permet d’appréhender la conduite de la guerre dans le respect des libertés individuelles. La conduite de la guerre semble ainsi l’environnement-type de la disparition de la personne au profit du collectif. Si l’assujettissement au collectif semble optimal, pouvons-nous pour autant affirmer que la conduite de la guerre est absolue négation de l’individu et de la personne ? Qu’en ce sens, la conduite de la guerre par les démocraties libérales serait une négation de celles-ci, au moins temporaire ? En plus de légitimer les discours sur la faiblesse des démocraties libérales dans la gestion de crise, cette conclusion partielle tendrait à oublier que la guerre des collectifs reste préparée, conduite et exécutée par des individus. Le primat de la mécanique ferait porter la victoire ou la défaite sur les seules variables lourdes matérielles, alors que la guerre reste une activité humaine se conduisant dans une incertitude et un chaos matériel et moral que le modèle dirigiste ne peut qu’essayer de contenir.

  1. mais celui aux pratiques les plus libérales a le plus de chance de vaincre.

Après avoir, semble-t-il sacrifié toute expression de l’individu et de ses libertés sur l’autel de la conduite efficiente de la guerre et afin de faire reparaitre les principes du libéralisme dans la conduite de la guerre, il nous faudra ainsi reconstruire les conditions de reconnaissance de l’individu. Deux éléments majeurs nous permettent en effet de contester l’absolu irrespect de la personne dans la conduite de la guerre : la survivance sociale des vertus individuelles et le rôle personnel du chef dans la recherche et le respect de la liberté d’action.

  1. L’individualité de la personne n’est pas totalement effacée de la conduite de la guerre

Malgré un système soldatesque et guerrier où prime le collectif, il nous faut bien entendre que les sociétés ne peuvent y conduire des masses d’individus sans reconnaître leurs existences propres voire les sublimer.

  1. L’imaginaire du héros, l’individu comme acteur spectaculaire de la guerre

Si nous avons rappelé que la figure du duelliste individuel comme idéal-type du combattant était erronée27, cette figure reste néanmoins socialement valorisée en temps de paix comme de guerre et jusque dans les unités combattantes.

La figure du combattant héroïque, dans le sens d’individu modèle autant du fait de ses hautes valeurs morales que de sa capacité à marquer personnellement l’Histoire, apparaît déterminante de la fiction historique dans les textes les plus marquants des sociétés prémodernes. Ainsi dans l’Iliade, référence pour l’éducation des jeunes adultes28, le cours des événements est dicté par les actions de quelques-uns, dont la figure d’Achille – parangon du héros glorieux. Ce type de mythe29 n’est pas isolé à la manière du combat de David contre Goliath qui aurait décidé du conflit entre Philistins et Israël ou des Horaces et des Curiaces dans le conflit entre Rome et Albe-la-Longue. Cette guerre conduite par quelques rares individus plus que par la masse de combattants anonymes n’est pas une notion de pure fabrication occidentale. On en veut pour preuve la conduite des conflits dans « Les Trois Royaumes » – un des quatre classiques marquant la culture chinoise – où les masses sont des statistiques, gonflées, et où les batailles se font et se défont par la seule dialectique des volontés des héros ; chefs de guerre et généraux.

Ces modèles de vertus individuelles dans la guerre se retrouvent dans les sociétés modernes y compris jusque dans les sociétés les plus dirigistes. À titre d’exemple nous pourrions évoquer la figure du héros de guerre maoïste30, à l’instar de Huang Jiguang et Yang Gensi dont la mise en avant par les dirigeants, ouvrages et films (y compris séries contemporaines) fait fi de la contradiction idéologique souhaitant vanter le héros collectif. Plus parlant pour un public occidental, notamment suite au film Stalingrad de Jean-Jacques Annaud, la figure du tireur d’élite soviétique Vasily Zaietsev représente plus encore la survivance du modèle antique de l’individu, combattant duelliste aux effets extraordinaires sur la guerre : en effet, outre ses centaines de cibles abattues, Zaitsev est connu par un duel mythifié31 avec un tireur d’élite allemand où il ressort vainqueur.

La figure contemporaine de cet individu héroïque, au moins dans les sociétés occidentales, est sans nulle doute la figure du combattant des forces spéciales – dont la prévalence dans la culture populaire ne nous apparaît pas uniquement fondée sur leur rôle central dans les guerres asymétriques. Alors que les actions de ces forces sont parmi les plus secrètes, voire dans certains cas clandestines, celles-ci sont dans un apparent paradoxe soumises à une médiatisation incomparable avec les unités « conventionnelles » sur tous supports et en tous domaines ; ouvrages, témoignages, documentaires, films et séries de semi-fictions et fictions32. Ces modèles modernes du combattant nous apparaissent pour deux raisons des figures perpétuant le modèle de l’individu-héros antique. La première, quasiment de l’ordre du métarécit libéral ici, est que le héros est facilement identifiable au public du fait de la taille restreinte de ces unités, hautement sélectionnées, et l’individu y est au surplus souvent spécialisé (chef de groupe, télépilote drone, tireur d’élite, etc.), ce qui renforce, au sein même d’un groupe, son identification personnelle. Cette dimension narrative n’est pas sans rappeler les raisons pratiques de mises en valeur du héros individuel en Chine maoïste comme étudiée par Philippe Ardant précédemment cité : « [les autorités chinoises] ont été obligées de privilégier au sein des masses héroïques un individu qui symbolise aux yeux de l’extérieurs les exploits accomplis par l’ensemble. Le héros individuel est en effet plus facile à mettre en valeur, son histoire peut être plus aisément comparée à celle de chacun. La personnalisation du héros apparait comme indispensable à toute propagande, car le héros collectif a des contours trop flous pour avoir une valeur exemplaire. La théorie, même maoïste, doit ainsi parfois s’infléchir sous la nécessité de la pratique.33 » La seconde est que ces opérations spéciales visent des cibles à haute valeur ajoutée (chefs ennemis, infrastructures stratégiques, etc.) dans des conditions d’opérations (dans la profondeur ennemie) où les individus doivent principalement se reposer sur eux-mêmes ; retrouvant ainsi l’image de l’individu qui par son action héroïque isolée ou quasi isolée, modifie le cours d’une guerre.

  1. L’identification de l’individu-personne comme acteur spectaculaire de la guerre

Au sein même des structures militaires, une négation totale de l’individu ne saurait s’accommoder de l’existence des distinctions individuelles qui, pourtant, parsèment la vie militaire. En effet, l’existence de distinctions individuelles aux côtés des distinctions collectives des unités témoigne de la reconnaissance de la personne vivante ou décédée, mettant en avant, aux yeux de tous, ses mérites propres ; allant de la durée de service aux actes de bravoure sous le feu. Ainsi, nombre des médailles les plus prestigieuses sont liées à une action au combat particulièrement remarquée ; un acte de courage et de dévouement qui met en avant un comportement individuel exceptionnel face au danger. Parmi celles-ci, une des justifications les plus démonstratives pourrait être celle de la « medal of honor » américaine, plus haute distinction militaire des États-Unis, qui récompense une action supérieure et au-delà de l’appel du devoir (« above and beyond the call of duty ») et qui identifie l’individu dans une action volontaire dépassant le cadre prévu et espéré par la collectivité. Outre le prestige au sein de l’unité pour un titulaire de décoration individuelle, elles sont souvent accompagnées de bénéfices plus matériels : bonus dans l’avancement au choix, rente financière, etc. Elles sont ainsi construites pour être recherchées par chacun ; l’utilité au profit de tous est assurée par la reconnaissance de l’individu comme personne extraordinaire.

Au surplus, les citations collectives donnant lieu à décoration collective – alors qu’elles semblent par définition effacer l’action individuelle au profit de l’action collective – restent attachés à l’individu particulier. Ainsi en France, est autorisé le port de la fourragère, liée à la décoration collective d’une unité, par l’ensemble des membres de cette unité le temps de leur service dans celle-ci mais, par ailleurs et pour ce qui intéresse notre argumentation, un individu ayant directement participé aux actions à l’origine de la décoration est personnellement libre de la porter dans les autres unités non décorées qu’il rejoindrait au cours de sa carrière34. Comme son grade, ses distinctions lui appartiennent.

  1. La survivance de l’expression d’individualité du soldat ordinaire

Outre la survivance de l’individu dans la reconnaissance de la personne héroïque, l’individu « ordinaire » peut par ailleurs être reconnu et identifié comme personne dans l’environnement guerrier.

Ainsi en est-il de la figure particulière du soldat inconnu et des monuments aux morts. Le concept de soldat inconnu est en effet d’une radicale modernité : en lieu et place de rendre hommage à des armées ou quelques rares chefs, l’anonymat du soldat inconnu rend hommage au « simple soldat » comme acteur principal de la guerre. Sans être une personne identifiée, la figure du soldat inconnu reconnaît l’individu dans la guerre et l’y place au panthéon. Quant aux monuments aux morts – autant nationaux et particuliers à un conflit, à l’instar du Mémorial national de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie, que locaux comme les monuments aux morts communaux en France35 – le soldat décédé y est personnifié par son nom propre. Si la reconnaissance du « simple soldat » est plus généralement reliée à la personne comme victime que comme héros suivant le modèle antique, la mort de l’individu voit ce dernier plus aisément reconnu comme personne ; héroïque, in fine, de par le sacrifice ultime de sa sûreté individuelle.

Cet état d’esprit moderne – dont la tendance est de plus en plus à la reconnaissance de l’individu en guerre comme victime de celle-ci – peut se retrouver dans les règles entourant le droit de la guerre qui vise à protéger l’individu non-combattant (civil ou vaincu) des contraintes de l’État ennemi ; préservation du droit à la vie primant sur le conflit entre les nations, aux sources du respect de la personne humaine dans la pensée libérale.

De manière plus particulière et battant cette fois en brèche la notion d’individu dans la guerre comme victime, certains combattants par ailleurs auteurs comme Ernst Jünger – bien loin d’être un libéral – ont pu voir dans l’abolition de la sûreté et de la propriété individuelle du combat non une sujétion contrainte à une collectivité, pour laquelle le soldat se sacrifie, mais au contraire une affirmation de soi au travers de l’expérience mystique du combat. C’est ainsi qu’il déclare : « qui dans cette guerre n’éprouva que la négation, que sa souffrance propre, et non l’affirmation, le mouvement, l’aura vécue en esclave. Il en aura fait l’expérience non pas intérieure mais extérieure36 ». Indépendamment de tout héroïsme mais loin du statut de victime, cette conception personnelle nie l’écrasement de l’individu dans la conduite de la guerre.

Somme toute, la conduite militaire de la guerre par les entités sociales, jusque dans les plus dirigistes, ne semble pas en mesure de fondre l’individu dans une action collective. De cette limite même naît la nécessité de préserver et de valoriser la part irréductible de la volonté et de l’initiative individuelles dans le succès des actions de combat.

  1. Le respect de la liberté d’action est la condition sine qua non de la victoire

Ayant illustré le fait que la conduite de la guerre n’efface pas tout à fait la reconnaissance de l’individu et de la personne, il nous faudra maintenant tâcher de démontrer en quoi la conservation de l’agilité de celui-ci dans l’action est, au contraire, un atout crucial de la victoire et que la conduite efficiente de la guerre ne peut, donc, en faire abstraction.

1) L’agilité est d’une rare efficience face aux structures centralisées

Paradoxalement, alors que la standardisation et la mécanisation de l’action humaine paraissent appeler l’emploi de grandes unités uniformisées, l’efficacité tactique des petites unités révèle les limites de cette logique. Cette assertion ne date en effet pas des forces spéciales pour lesquelles nous venons d’évoquer l’engouement contemporain, bien que nous puissions tirer de l’existence de ces dernières une forme d’achèvement historique.

Aussi, en se limitant aux guerres de masse avec armes à feu, la supériorité des petites unités agiles sur la masse concentrée est déjà mise en avant par Charles Ardant du Picq dans son étude sur le combat déjà citée : « l’action du rang est une action purement morale. Quiconque lui attribue une action matérielle efficace contre des troupes solides, froides, se trompe et se fait battre. Les tirailleurs seuls font du mal, et les tireurs en feraient plus si l’on savait les employer. 37 » On y lit encore plus loin : « dès l’Empire, l’action de destruction était faite et subie principalement par les tirailleurs38 ». Si la force du rang était, notamment, de maintenir le moral et la discipline sous le feu, l’avènement de fusils à plus grande cadence de feu (plus que leur meilleure précision) devait mener à la dispersion des soldats face à la formation en rangs serrés qui est au contraire source de mise en danger face au feu. Cette logique explique en outre l’impact des mitrailleuses sur les tactiques d’assaut de masse, un des facteurs de fixation du front dans les premiers mois de la guerre de 1914-1918. Les armées françaises ne s’y trompent d’ailleurs pas en parlant, pour désigner le fantassin moderne, de « grenadier-voltigeur » : de « voltigeur », troupes d’infanterie légère agissant en tirailleurs.

La primauté tactique de l’agilité sur la masse dans la guerre moderne peut se trouver illustrée dans la tentative de briser le gel du front de l’ouest par l’emploi de troupes de choc. L’armée allemande, ayant en effet relativement rapidement pris en compte le blocage induit par la guerre de tranchée, choisit de modifier progressivement sa tactique d’assaut d’infanterie (de fin 1914 à 1918) en faisant précéder l’assaut de masse par de petits groupes de soldats spécialisés, les Stoßtruppen (troupes de choc, littéralement « de poussée »), ayant vocation à s’infiltrer ou à prendre des objectifs stratégiques pour mettre à mal le système défensif ennemi. Tout en rejetant globalement le concept d’une armée à double vitesse que suppose ce concept d’unités spécialisées, l’armée française restructure quant à elle l’ensemble de ses unités d’infanterie dans une optique certaine de décentralisation pour finir par faire du groupe de combat (quinze à vingt hommes organisés en deux escouades elles-mêmes spécialisées en fusiliers-mitrailleurs et grenadiers voltigeurs) la cellule fondamentale de manœuvre d’infanterie en 191739.

Outre le fait que cette évolution n’a pu être conduite que dans l’expérience du feu et non par l’analyse théorique – et n’a par ailleurs en France que peu survécu au lendemain du premier conflit mondial – le recul de la cellule centralisée doit non seulement être analysé du point de vue d’une consécration progressive de l’indépendance du combattant, donc de son respect comme personne, mais également dans ce qu’elle porte, conceptuellement, de suprématie face à un système centralisé dirigiste. En effet, l’intérêt de ces structures plus autonomes et donc plus agiles est de mettre à mal une structure de défense centralisée qui ne sait répondre assez rapidement aux prises d’opportunités dans les défauts de sa cuirasse. Le combattant est employé contre un système plus que contre un autre combattant ; au fond, plus le système combattant est proche de la cellule individuelle, plus elle est efficiente contre un système collectif dirigiste, retrouvant ici les concepts fondamentaux de l’économie libérale orientée vers l’atomicité comme facteur d’efficience collective. À l’extrême, nous retrouvons ici l’engouement40 pour le concept de forces spéciales qui, par leur petite taille, la spécialisation de leurs membres et leur capacité à infiltrer pour frapper les points névralgiques d’un système ennemi, plus que par leur capacité de destruction, sont idéal-typiques du combattant agile employé contre un système41.

Aussi, de la figure du duelliste qui pouvait apparaître comme la figure libérale du combattant (consacrant la guerre comme une lutte de personnes) apparaît au contraire, à l’épreuve des faits et du feu, la figure quasi libertaire du combattant agile face à un système dirigiste adverse ; qu’il pourfend d’autant plus aisément qu’on lui assure une indépendance d’action.

2) La liberté d’action : plus qu’un outil efficient, un devoir du chef pour lui et ses subordonnés

Le terme d’agilité jusqu’ici employé n’est qu’un autre mot pour liberté d’action. Or, quel que soit le niveau d’indépendance des cellules combattantes, ces dernières ne sont jamais limitées à un seul individu. Émerge alors l’obligation de coordination de ces individus entre eux et des cellules entre elles. Si la coordination est le rôle du chef, c’est alors et pourtant dans le culte de sa liberté d’action que réside l’efficience au combat et in fine la véritable primauté des idées libérales dans la conduite de la guerre.

La liberté d’action du chef est un élément central des doctrines historiquement les plus efficientes. Les principes de l’action militaire établis par les armées françaises42, plus ou moins librement inspirées Des principes de la guerre de Foch, établissent ainsi expressis verbis « la liberté d’action » comme fondement de la doctrine de ses chefs. En outre, les principes « d’économie des forces » et de « concentration des efforts », également érigés en principes de l’action militaire, peuvent être compris comme des principes venant en appui de la liberté d’action. En effet, l’économie des forces permet notamment de se préserver une réserve de manœuvre (qui permet au chef de conserver sa liberté d’action en réaction à l’action ennemie) quand la concentration des efforts permet de contraindre l’ennemi à subir une action et le tempo de cette dernière. L’avantage de la préservation de la liberté d’action dans la conduite de la guerre se comprend aisément : en choisissant l’action à mener, le chef contraint, en dialectique stratégique, son ennemi à réagir autant qu’il peut se garder, en se préservant une marge de manœuvre, de la réaction adverse. S’il peut maintenir sur la durée cet avantage sur son ennemi, le chef peut alors conduire la guerre comme et vers où il le souhaite jusqu’à contraindre son adversaire à exécuter sa volonté et, optimalement, obtenir une situation supérieure à la situation ante bellum (soit la définition de la victoire selon Liddell Hart43). En somme, la préservation et la mise en œuvre de la liberté d’action est le moyen comme le but de la conduite de la guerre.

Parallèlement à la préservation de sa propre liberté d’action, le chef efficient se doit de préserver la liberté d’action de ses subordonnées et de la cultiver chez eux comme chefs. Ainsi, de manière plus concrète, les doctrines opérationnelles opposent traditionnellement le commandement centralisé, ou par ordre (Befehlstaktik), au commandement dit par objectif ou mission (Auftragstaktik). La première, définissant but et objectif mais également modalités d’exécution, est généralement l’apanage d’entités n’ayant pas confiance dans les compétences tactiques ou la compréhension du milieu d’engagement des subordonnées et souhaitant mettre en œuvre à la lettre un plan planifié, généralement au plus haut niveau – théoriquement le plus conscient des moyens et objectifs. Dans ce cadre, l’exécution à la lettre de la volonté d’un niveau supérieur est censée permettre au niveau inférieur, souvent cloisonné, d’agir malgré le chaos et l’incertitude dans lequel il se trouve et troublant sa vision d’ensemble ; ce modèle peut, en simplifiant quelque peu, être rapproché de la conduite de la guerre en Occident avant la révolution napoléonienne des corps d’armées44 mais n’y est pas limitée45. La second est historiquement rattachée à la pensée de Moltke et s’entend d’une définition claire et partagée de l’intention du chef faisant confiance aux subordonnés dans le choix des moyens d’actions (sachant toutefois que l’entraînement et la doctrine tactique auront permis d’établir une culture commune des moyens d’actions). Cette culture de la prise de décision, plus souple, est plus efficiente dans un environnement incertain et chaotique en ce qu’elle permet de suivre un objectif commun, avec des méthodes communes (doctrine et méthode de raisonnement) tout en permettant l’adaptation rapide aux circonstances locales. En ce sens elle sanctuarise la liberté au niveau le plus à même de percevoir la réalité changeante du terrain et de l’ennemi. Ce second modèle est notamment, pour Foch, la clé de compréhension des succès prussiens : « le modèle de l’efficacité, c’est celui de la conception centralisée et de l’exécution décentralisée, celui de la cohérence centralisée et de l’initiative décentralisée46 ». Cette culture de l’initiative peut aller jusqu’à la désobéissance de la lettre à l’instar de l’action décisive du général Lanrezac dans les premières semaines de la Première Guerre mondiale ; malgré un ordre écrit directif de Joffre empreint du culte de l’offensive, Lanrezac alterne en effet contre-attaque et, surtout, retrait tactique en vue d’attirer la seconde armée allemande vers le sud-est, la détourner de Paris et la fixer dans ce qui deviendra le piège de la Marne47.

De ces principes peut être tiré un complémentaire : celui de la recherche de la décentralisation toujours plus poussée comme vecteur d’efficience. En effet, si la culture de la liberté d’action doit être adoptée, il parait rationnel de tirer d’autant plus d’efficience de l’outil militaire que la décentralisation est cherchée au niveau le plus élémentaire. Cette logique positivement à l’œuvre dans le modèle français de 1917 déjà évoqué est également, à l’inverse, une explication des échecs d’entités militaires qui, pourtant, de par leur masse et leur équipement paraissaient supérieures à leur ennemi. Aussi, l’une des clés d’analyse des échecs de l’armée russe dans les premières semaines du conflit en Ukraine est en effet une doctrine du commandement par ordre à tout niveau et notamment son manque de sous-officiers formés à l’initiative à l’inverse des forces ukrainiennes48. Au surplus, une culture de l’initiative et le partage d’une même doctrine tactique à tout niveau, en respectant une vision commune, permet dans l’attrition de la guerre d’éviter la désorganisation par décapitation du chef ; le subordonné, empreint de l’objectif, étant plus à même de reprendre le commandement de son chef immédiat lorsque celui-ci est mis hors de combat. Toute chose restant égale par ailleurs, plus le niveau de liberté d’action est possible à bas niveau, plus le collectif est efficient du fait même de la culture d’initiative personnelle du chef.

Charles Ardant du Picq, entre autres, fait de l’évolution technologique (en particulier de l’augmentation de la puissance de feu) la raison de la décentralisation toujours plus croissante comme évolution naturelle de la conduite de la guerre. Si les conséquences de la Première Guerre mondiale sur le modèle allemand et français, qu’il n’a pas pourtant pas vues de son vivant, lui donnent raison, l’évolution technologique n’apparaît plus comme une règle historique générale et ne permet pas de confondre libéralisme et modernisme dans la conduite de la guerre. En effet, la volonté du chef de guerre contemporain d’agir plus vite que l’ennemi– dans la logique de la boucle OODA – repose sur une connaissance accrue de l’environnement, permise par les technologies de l’information et de la communication. Toutefois, cette supériorité informationnelle comporte une ambiguïté majeure : elle peut à la fois rendre possible la substitution du chef à la décision de ses subordonnés et provoquer, par excès d’informations, une surcharge cognitive susceptible de ralentir la décision même qu’elle devait accélérer. En somme, si l’évolution technologique a pu expliquer la décentralisation croissante, cette dernière reste aujourd’hui un idéal d’efficience malgré la technologie – dès lors que sont réunis la définition claire de la volonté et de l’objectif du chef ainsi que la capacité du subordonné à l’initiative (capacité morale, physique et intellectuelle combinée à la préservation de l’interventionnisme du niveau supérieur).

Ces principes d’efficacité font du chef, quel que soit son niveau, le véritable combattant contre le système tactique ennemi. Le duel qu’il mène est d’abord de nature intellectuelle et morale. Se départissant curieusement de l’idéal libéral où les droits précèdent les devoirs, la conduite efficiente de la guerre fait émerger le respect de la liberté d’action comme devoir de celui qui conduit la guerre, lorsque les conditions le lui permettent.

***

Il nous faut ainsi constater que si elle est contraire dans sa structuration aux principes libéraux fondamentaux, la conduite militaire de la guerre paraît gagner à respecter la liberté de ceux qui la mènent ; le dépassement de cet apparent paradoxe passant par l’épreuve du feu. En effet, ce dernier ne fait pas dans l’idéologie et son résultat, concret, est immédiatement visible aux hommes qui, s’ils ne se plient pas à son ordalie, en subissent les conséquences les plus définitives. Ainsi, dans la conduite de la guerre, si la contrainte de l’individu dans l’action collective permet la victoire, elle se doit d’être adoptée. Si l’autonomie de la décision emporte la victoire face aux structures rigides, elle doit y être préférée. C’est donc non tant dans le respect idéologique de la personne que dans l’observation des systèmes efficients que ressurgissent les principes libéraux. De même que l’efficience d’une économie libérale de marché n’exclut pas toute régulation de l’État, la conduite militaire de la guerre peut reconnaître le rôle central de la personne sans renoncer à la contrainte. Le libéral n’étant pas libertaire, la conduite militaire de la guerre peut admettre le rôle central de la personne tout en intégrant le besoin d’une régulation ou contrainte forte, si par son rôle correcteur, elle permet d’accroître la liberté d’action de ses acteurs déterminants. Dans cet ordre, l’expérience de la conduite de la guerre consacre le primat de la liberté sur la contrainte et le caractère personnel des interactions humaines comme fondement de la vie des Hommes en société.

Le retour des conflits dits de haute intensité, avec ce qu’ils imposent de coordination des masses humaines et matérielles, ne doit donc pas être compris comme le retour nécessaire d’un dirigisme absolu ; à tout le moins sans craindre l’échec. Mais nos démocraties libérales, éloignées de la culture des armes, ne doivent pas davantage confondre culte de la liberté d’action et autonomie sans cadre, initiative individuelle et anomie. La guerre demeurant un système d’interdépendances, nous ne pouvons confondre besoin d’atomicité et réflexion en silo49. Or, si les conflits mondiaux ont fini par imposer une révolution doctrinale dans l’appréhension du combattant comme personne, cette révolution reste inachevée dès lors que la guerre se déploie par d’autres moyens que la violence militaire ; la faute revenant peut-être à la culture de la guerre comme, encore, fondamentalement militaire50. C’est là, sans doute51, que se joue la difficulté propre aux démocraties libérales dans la guerre contemporaine : mobiliser toute la puissance de la société sans tarir ce qui en fait la force politique, morale et opérationnelle ; la liberté organisée des individus et le respect de la personne.

1 Alexis Garrel, « Ordonnance sur le service intérieur des troupes d’infanterie du 2 novembre 1833 », Librairie militaire de J. Dumaine, 1883.

2 Où les droits précédent les devoirs et où l’État n’a de légitimité dans la contrainte que dans la préservation des droits dits naturels de l’Homme selon la définition de Strauss. Léo Strauss, Droit naturel et histoire, Flammarion, 1986, p. 165-166.

3 En visant explicitement le combattant armé nous ferons ici volontairement abstraction des autres variables non militaires mais non moins importantes de la conduite de la guerre. Par ailleurs, en nous focalisant sur l’autonomie de la volonté et la question de la préservation de la vie, nous ferons volontairement l’impasse dans cet article sur un pan néanmoins critique de la pensée libérale : le respect de la propriété privée et ses conséquences pratiques sur le fonctionnement de l’économie (notamment de marché). Il nous apparaît notamment que « l’économie de guerre » est une négation totale et absolue des principes de la concurrence pure et parfaite. Une discussion rigoureuse s’impose quant à l’acception contemporaine de l’économie de guerre (encore définie en 2024 en France par le ministère des Armées comme le fait de produire plus vite et en plus grande quantité), confondant le détournement des ressources de l’écosystème économique vers la production de guerre avec la transformation d’une organisation des industries de défense se détournant de l’optimisation économique (export, stratégie de placement unique sur un segment de marché de très haute technologie au regard des avantages comparatifs, etc.) pour s’orienter vers une production à fin de guerre. Il nous semble toutefois que cet élément doit faire l’objet d’une analyse séparée quoique complémentaire au présent article en ce qu’elle exprime autrement les difficultés de nos démocraties libérales contemporaines à comprendre et à conduire les guerres de haute intensité.

4 Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776, livre IV, chapitre IX.

5 Bien que la brèche du contrat entre l’État et le soldat par abandon de poste (désertion) entraîne l’un des seuls exemples de graves sanctions pénales (3 à 10 ans de prison) à l’inexécution d’un contrat y compris en temps de paix et y compris hors OPEX ; dans une situation où il n’y a aucun risque direct ni pour la vie du soldat ni pour la sûreté essentielle du pays.

6 En France aujourd’hui, articles L.2236-1 et suivants du code de la défense.

7 « Est interdite toute propagande, sous quelque forme que ce soit, tendant à inciter autrui à bénéficier des dispositions de la présente loi dans le but exclusif de se soustraire à ses obligations militaires. Toute infraction aux dispositions du présent article sera punie d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 360F à 10000F ». Article 11 de la loi n°63-12555 du 21 décembre 1963 relative à certaines modalités d’accomplissement des obligations imposées par la loi sur le recrutement. JORF n°0299 du 22/12/1963, p. 8.

8 « La plupart de ceux qui se réclament de cet article sont plus animés par le désir d’objection que par leur conscience et il faut bien constater que, si leur nombre est encore faible (moins de 160 l’année dernière) il est en constante augmentation ». Sénateur Pierre de Chevigny, « Rapport fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées sur le projet de loi adopté par l’Assemblée nationale portant Code du service national », seconde session ordinaire de 1970-1971, annexe au procès-verbal de la séance du 29 avril 1971.

9 Exception faite ici d’un utilitarisme recherchant la maximisation du bien commun ; bien qu’il soit possible de justifier la reddition utilitariste d’un État face au risque d’anéantissement total ou aux dommages liés à la continuation de la guerre, cette opportunité n’est offerte qu’à l’État et non aux individus.

10 Articles D4122-4 et D4122-6 du code de la défense.

11 Article L331-4 du code de justice militaire.

12 Articles L411-1 et suivants du code de la défense (temps de paix) associés aux articles L331-1 et suivants du code de justice militaire (temps de guerre).

13 Terme courant des manuels du début du XXe siècle en France à l’exemple de l’ouvrage du Commandant de Grandmaison, Le dressage de l’infanterie en vue du combat offensif, Berger-Levrault, 1906, 178 pages.

14 Idée dépassée déjà par le colonel Charles Ardant du Picq dans son ouvrage à titre posthume de 1880, où il fait l’histoire de l’évolution du combattant du mythe homérique, déjà dépassé par les réalités du combat antique, jusqu’au combattant « moderne ». Colonel Ardant du Picq, Études sur le combat, Hachette, 1880. Si ces exemples permettent déjà de remettre en question la figure du duelliste chez le fantassin, cette image paraît avoir encore moins de relief en prenant en considération des soldats pilotes de bombardiers stratégiques ou météorologues sur navires qui, quoique qualifiés de combattants, ne réalisent pas de duels à leur niveau individuel.

15 Michel Goya, La Chair et l’Acier. L’invention de la guerre moderne (1914-1918), Tallandier, 2004, p. 130.

16 « Le tir est toujours exécuté par groupes […] le tir est toujours exécuté avec le mécanisme à répétition ou en tir automatique. Sur le champ de bataille quel qu’il soit, les objectifs ne sont visibles que pendant des temps très courts, pendant lesquels il importe d’obtenir le maximum de résultats par des rafales aussi nourries que possible. » Grand Quartier Général, Manuel du chef de section d’infanterie, Imprimerie nationale (Paris), 1918, p. 235.

17 Erwin Rommel, L’infanterie attaque : enseignements et expérience vécue, Le Polémarque, 2012.

18 Exemple parmi d’autres, la mission « conquérir » de la section d’infanterie se décompose comme suit : « Parvenu sur la base d’assaut, le chef de section : répartit les objectifs (FAMAS – ABL – ERYX éventuellement), demande l’intensification des tirs d’appui, fait déclencher les tirs AC sur les chars et engins blindés repérés, fait cesser et reporter les tirs d’appui, aussitôt, donne l’assaut (voir § 531) ». INF 202, N°5382/EAI/CETE, « Manuel d’emploi de la section d’infanterie », I, 1999.

19 «  In behavioral terms, the man shape popping up in the soldier’s field of fire is the « conditioned stimulus, » the immediate engaging of the target is the « target behavior”. « Positive reinforcement » is given in the form of immediate feedback when the target drops if it is hit. In a form of « token economy » these hits are then exchanged for marksmanship badges that usually have some form of privilege or reward (praise, public recognition, three-day passes, and so on) associated with them. » Dave Grossman, On Killing; The Psychological Cost of Learning to Kill in War and Society, Little, Brown Paperbacks, 2009, p. 254.

20 Ibid., p. 250.

21 Dave Grossman, op. cit., « Chapter One: Fight or Flight, Posture or Submit », p. 5-16.

22 Exemple référencé par le lieutenant-colonel Goya dans lequel un policier a perdu la vie dans un affrontement où, ouvrant le feu, il s’est ensuite figé : « L’enquête a révélé que le policier a effectué pendant des années le parcours réglementaire du FBI, lors duquel il fallait tirer cinq coups à une distance de sept mètres sur une cible immobile, puis ramasser les étuis pour des raisons de propreté et les déposer dans une boîte de conserve posée au sol. Le policier a agi instinctivement, sous stress, et a cherché au combat la boîte de conserve qui devait se trouver au sol. » Lt.-Col. Goya, « Sous le feu », Cahier de la réflexion doctrinale, non daté, pp. 55-56.

23 « Nul ne peut tenir contre un Achille, mais nul Achille ne teindra contre dix ennemis, qui réunissant leurs efforts, agiront de concert. De là naissent la tactique, qui d’avance ordonne des moyens d’organisation et d’action propres à donner du concert aux efforts, et la discipline, qui cherche à assurer le concert contre les défaillances des combattants. », Charles Ardant du Picq, op. cit., p. 16.

24 Julien Garry, La Baïonnette : histoire d’une escrime de guerre », L’œil d’or, 2016.

25 Kôichi Courant, « Psychologie de la baïonnette, dans les sillons de la décision tactique », DSI, Hors-série n°24, juin-juillet 2012.

26 Lukasz Kamienski, Les drogues et la guerre : de l’Antiquité à nos jours, Nouveau Monde Éditions, 2017.

27 Ce, malgré, une origine étymologique commune entre duellum et bellum qui ne peut que renforcer le lien de concept entre ce qui est aujourd’hui le combat singulier (duel) et la guerre. https://www.cnrtl.fr/etymologie/duel

28 Henri-Irénée Marrou, Histoire de l’éducation dans l’Antiquité. Tome 1 : Le monde grec, Seuil, 1981.

29 Qu’Ardant du Picq classe dans le « combat primitif », quasi état de nature du combat précédant la tactique : « La force et la valeur individuelles ont le rôle dominant dans ces combats primitifs, et à ce point que, le vaillant abattu, la nation est vaincue ; […] les peuples remettent leur sort entre les mains des vaillants qui acceptent et qui seuls combattent ». Charles Ardant du Picq, op. cit, p. 16.

30 Philippe Ardant, « Le héros maoïste, modèle du chinois de demain », Revue française de science politique, 19ᵉ année, n°6, 1969, pp. 1145-1171.

31 https://www.theguardian.com/film/2018/may/29/antony-beevor-the-greatest-war-movie-ever-and-the-ones-i-cant-bear, consulté le 15/03/2023.

32 A titre indicatif : de la fiction mettant en scène des individus nettement identifiés dans un groupe (série « Cœurs noirs », Ziad Doueiri, Prime Video, 2023) jusqu’au héros pleinement isolé (Peter Berg, « Lone survivor », Universal pictures, 2013) en passant par le récit personnel (l’ouvrage Chef de guerre, Mareuil Editions, 2020, ou encore le plus controversé No Easy Day: The Firsthand Account of the Mission That Killed Osama Bin Laden, Dutton Books, 2012).

33 Philippe Ardant, op. cit., p. 1150.

34 INSTRUCTION N° 10707/DEF/CAB/SDBC/DECO/A fixant les modalités d’application de l’arrêté du 27 octobre 2015 relatif à la fourragère aux couleurs du ruban de la croix de la Valeur militaire.

35 Dans lesquels les communes étaient fortement incitées à investir à partir de 1919 avant que l’inscription du nom du défunt « mort pour la France » sur un monument de sa commune de naissance, du dernier lieu de vie ou d’inhumation ne devienne une obligation légale (aujourd’hui article L.515-1 du code des pensions militaires et des victimes de guerre).

36 Ernst Jünger, La guerre comme expérience intérieure, Gallimard, 2008, p. 167.

37 Charles Ardant du Picq, op. cit., p. 163.

38 Ibid., p. 198.

39 Michel Goya, La Chair et l’Acier, op. cit., pp. 382-384.

40 Cet engouement pour la « force-spécialisation » des armées, jusque dans les documents stratégiques (Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2013), ne peut toutefois autoriser la confusion entre cette forme d’action (dite à juste titre spéciale) – quoiqu’efficiente dans la conduite de la guerre – et la conduite générale de la guerre notamment en « haute intensité ». Confusion qui peut justifier le choix d’un format d’armée échantillonnaire et tout orienté vers la haute technologie. Pour étudier plus loin ce difficile équilibre des modèles, voir : Kôichi Courant, « La préparation de la “Loi de Programmation Militaire de transformation” : la grande muette du modèle d’armée français », Cercle Agénor, 14/03/2023 (https://www.cercle-agenor.org/lpm-transformation-muette-modele-darmee-francais, consulté le 15/03/2024).

41 La défiance sociale à l’émergence de ces tactiques jugées déloyales – les premières unités de cette nature spéciale (SAS ou Jedburgh par exemple) étant, une fois capturées, généralement traitées comme des espions, exécutées, et non comme des prisonniers de guerre, malgré le port de l’uniforme – nous apparaît en outre appuyer leur opposition d’essence aux sociétés dirigistes de contrôle.

42 Concept d’Emploi des Forces (n° 130/DEF/CICDE/NP du 12 septembre 2013)

43 « La victoire, au vrai sens du terme, implique que l’état de paix, pour le peuple vainqueur, est meilleur après la guerre qu’auparavant », bien qu’il soit ici nécessaire de préciser que Liddell Hart ne limite pas la victoire à l’obtention de la victoire militaire. Basil H. Liddell Hart, Stratégie, Perrin, 2007, p. 565.

44 L’image d’Épinal, à l’ère des armes à feu, pourrait être la conduite d’une bataille rangée à plusieurs régiments identifiés par leurs drapeaux et uniformes par un chef de guerre surplombant le champ de bataille et les conduisant par musiques, fanions et messagers ; les subordonnés, capitaines de régiments, étant obscurcis par la fumée des poudres et le fracas immédiat, se contentant d’exécuter le plan de bataille définis en amont ou amendés par signaux et de régler la discipline des marches et des feux.

45 Généralement assimilée à une conduite inefficiente – conduite dirigiste d’Hitler du front de l’est ou doctrine centralisée irakienne pendant le conflit Iran-Irak par exemple – elle ne doit pas être caricaturée et peut s’imposer lorsque l’information est cloisonnée, la troupe peu sûre voire les délais contraints (voir l’exemple de la reprise en main du corps expéditionnaire français en Indochine par le général de Lattre cité dans « FT-05 L’exercice du commandement en opérations pour les chefs tactiques », CDEF, 2010).

46 Ferdinand Foch, De la conduite de la guerre, Économica, 2000.

47 Michel Yakovleff, « Tactique théorique : 2ème édition », 2009, 549-553. Malgré ce coup tactique, permis par une lecture au plus proche de la compréhension du terrain, déterminant pour la suite des opérations, Lanrezac sera sanctionné.

48 Michel Goya, Jean Lopez, L’ours et le renard, histoire immédiate de la guerre en Ukraine, Perrin, 2023.

49 Dont les traductions contemporaines en France sont, pour nous, une coordination interministérielle de la conduite de la guerre et une interconnexion civilo-militaire perfectibles, couplées au caractère échantillonnaire de nos forces armées.

50 Liddell Hart dans les dernières pages de son ouvrage précédemment cité – où il revient, entre autres, sur ses propres erreurs d’analyses – fait reposer cette vision sur une lecture particulière de Clausewitz d’où aurait émergé la recherche de la bataille décisive qui aurait consécutivement innervé l’ensemble du système militaire et de conduite de la guerre jusqu’à faire accroire que la victoire militaire était consubstantielle de la victoire politique. Cette lecture s’appuie sur la fameuse caractérisation de la guerre comme « continuation de la politique par d’autres moyens », entendant continuation des modalités de résolution des conflits entre les hommes par l’emploi particulier de la violence armée en vue, notamment, d’en détruire les capacités ennemies ; tendant à entraîner la réduction de la guerre à son volet armé.

51 Non sans lien avec les définitions, y compris juridiques, de la notion de combattant.

Kôichi Courant

Kôichi COURANT est cofondateur et Vice-Président du Cercle Agénor. Il a servi comme conseiller ministériel au ministère des Armées et de l'Education nationale, après avoir été collaborateur parlementaire et conseiller du groupe MoDem pour les affaires de défense. Officier de réserve opérationnelle dans l'Armée de Terre puis dans la Gendarmerie, ancien élu local, il a été auditeur civil de l’Ecole de Guerre-Terre, diplômé de SciencesPo (sécurité internationale), de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr et de l'Université Keio de Tokyo (économie).

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